#P10 | La convergence des risques

Marseille

Le couple est inquiet. Il faut que tu parles à Mila, que tu lui dises que nous ne sommes pas en vacances. Elle est sortie pour se baigner, elle n’est pas rentrée. Ses parents remontent le quai dans l’espoir de la retrouver. Elle n’est plus à la plage. Elle prend des risques inconsidérés en sortant sans nous prévenir, sans nous dire où elle va. Elle traîne dehors sans qu’on sache où, avec qui. Elle parle à des inconnus. Le ton de sa voix monte dans les aigus sans qu’il parvienne à le maîtriser. Elle ne sait pas qui sont ces gens qui l’approchent, ce qu’ils cherchent, leurs intentions. Inessa observe son mari du coin de l’œil avec un air de reproche que les rides de son front trahissent. Dans le même mouvement elle attrape son bras gauche pour lui signifier clairement son désaccord. Il croit qu’elle vient d’apercevoir leur fille. S’en félicite. Fausse joie. Satisfaction prématurée. Ce n’est pas elle. Il faut la comprendre aussi, c’est de son âge. L’insouciance que nous avons perdu. L’innocence ? Lui proche-t-il se demandant s’il a bien entendu. Pourquoi tu me parles d’innocence ? Nous avons fait des choix. Ensemble, je sais. Je dis juste que notre fille n’a pas à supporter sur ses épaules le poids de notre passé. Elle est à un âge où elle doit faire ses propres expériences. Suivre son chemin. Mais il faut tout de même qu’elle fasse attention, qu’elle ne nous mette pas en danger. C’est notre faute, c’est nous qui l’avons exposée. Nous ne pouvons pas aujourd’hui le lui reprocher. Tant que nous n’aurons pas trouvé le moyen de partir à l’étranger, nous serons toujours dans cette urgence, sur le qui-vive. Dans la crainte d’être repris. Ce n’est pas une vie. Nous somme en survie. Ce n’est pas elle là-bas, assise au café ? Avec qui elle discute ? Ils restent à distance et l’observent en silence. La jeune fille tend une cigarette au garçon en maillot de bain qui vient de s’asseoir à sa table. Avec le temps, cette scène qu’on croyait chassée de nos mémoires, disparue, revient à nous et nous agresse, elle nous agrippe par le bras, avec une poigne dont la douleur se prolonge longtemps en nous, comme un séisme à ses répliques, elle nous saute au visage, on n’oublie jamais totalement. Le plus dur c’est qu’on croit y parvenir. On veut y croire. On s’attache à cette certitude qui n’en est pas une. La peur de l’indistinct. Tu m’as dit que tu n’y pensais plus. Je n’y pense plus en effet. C’est soudain, ça revient sans crier gare, au pire moment. Je croyais que c’était loin derrière nous, que nous avions tourné la page. Ce n’est pas possible d’oublier. Le sang, les cris, les larmes. Je ne veux pas oublier. Oublier vraiment c’est impossible. Le plus souvent on ne se souvient plus, on a l’impression d’être passé à autre chose, ces images qui hantaient chacun de nos rêves, on n’en parle même plus, le sujet disparaît de nos conversations, de nos craintes et de nos obsessions, mais c’est toujours là, souterrain, invisible. Secret. Le secret est comme fantôme. La preuve qu’il y a quelque chose qui s’est mal passé. Le fantôme nous hante jusqu’à ce qu’on comprenne enfin ce qui ne va pas, jusqu’à ce qu’on trouve une solution, qu’on répare notre faute ou notre erreur. Inessa fixe sa fille sans bouger. On a l’impression qu’elle cherche à lire sur ses lèvres pour comprendre la teneur de sa conversation avec ce jeune homme. Leurs propos sibyllins. Leurs visages fermés. Leurs expressions sérieuses. C’est presque inquiétant. Une ombre sur son visage. Tu penses toujours que nous aurions pu faire autrement ? se demande Thomas. C’est notre faute, oui. Nous vivons avec, depuis tout ce temps, mais ça ne change rien. C’est toujours là, tapi dans l’ombre, au secret, et ça peut revenir à tout moment. C’est une ombre qui ne nous quittera jamais. Enfant j’avais peur de mon ombre. Cette présence indéterminée qui me suivait partout, c’était insoluble. J’en avais peur. Mes parents ne comprenaient pas. Ils croyaient que je plaisantais. Une blague. Tu avais vraiment peur de ton ombre ? Le garçon en maillot de bain se lève et s’éloigne en saluant Mila d’un signe de tête. Elle écrase sa cigarette à peine entamée dans le cendrier sur la table pour se donner une contenance. Je n’aurais pas du lui en parler. Nous devrions nous éloigner désormais. Il ne faut pas qu’elle nous voit là. C’est trop tard. Mila se lève sans remarquer tout d’abord ses parents, de l’autre côté de la rue. Je n’en reviens pas qu’il y ait des souvenirs aussi lointains, en même temps aussi net dans ma tête, dont je ne me suis jamais ouvertes à lui. Inessa esquisse un pas en arrière, espérant que ce mouvement incite son mari à la suivre, à battre en retraite. Dans la crainte de quoi ? Un espoir peut-être ? Je n’ai jamais rien vécu de plus violent. Mila remarque ses parents qui l’espionnent. Elle hausse les épaules en les rejoignant, le visage fermé pour exprimer son agacement. Sa mère est gênée par ce renversement de situation. Je ne devrais pas te le dire, c’est une forme de confession, un aveu d’impuissance. La douleur de mon accouchement n’était pas aussi forte. Sans doute parce que cette douleur a été ensuite adouci par le bonheur d’être mère. Le sang, les cris, les larmes.

Paris

Tard dans la nuit, elle s’est éloignée de sa chambre improvisée, elle entendait dans la chambre voisine ses parents faire l’amour en poussant de petits gémissements ridicules tels des animaux blessés. Le plus gênant c’est qu’elle ne reconnaît jamais immédiatement leurs ébats dont elle perçoit les sons lointains, indistincts, tout d’abord étouffés. Perplexe, se demandant ce qui se passe, elle tend l’oreille, prête attention. Elle s’en veut aussi vite. Leurs gestes se précipitent. Gênée d’avoir écouter leurs gémissements et leurs petits cris avec un intérêt qu’elle ne souhaitait pas leur accorder, prise au piège de leurs souffles rauques, la répétition mécanique des grincements de leur literie, des ressorts du lit. C’est déjà trop tard. Il doit s’agir d’un mauvais rêve. Elle reconnaît la provenance de ces bruits. Trouble rétroactif, gêne, puis dégoût. Embarras insupportable. Elle comprime ses oreilles avec ses mains. Elle serre très fort. Le sourire éclate malgré elle. Elle pourrait pleurer aussi bien. Le ridicule de la situation fait pencher la balance du côté du rire. Le malaise est si pesant. Elle voudrait disparaître. Ils s’imaginent que je ne le entends pas peut-être. Bien sûr que non, c’est impossible. Ils ne pensent pas à moi dans ces moments là, voilà c’est tout. C’est plus fort qu’eux. Dans notre situation, je trouve ça à la fois ridicule et mensonger. Elle se lève d’un bond, agacée. Trépigne, impatiente. Elle ne peut pas rester là sans rien faire. Je préfère m’en aller, m’éloigner. Elle se promène seule dans les grands espaces de la maison à l’abandon. Même quand je ne les entends je continue tout de même à les imaginer faire l’amour, entendre leur miaulement apeuré, c’est insupportable. Les lumières de l’extérieur créent d’étranges volumes d’ombres et de lumières, elles dessinent un intérieur sans lien apparent avec l’original. Je déambule dans la maison dans but. J’aime marcher ainsi, sans penser à rien. Je me détache. Je me disperse. Le temps s’allonge comme les ombres qui s’étirent derrière nous les jours de pleine chaleur, le soleil au zénith. Elle se sent libre, libérée du poids de ses parents, de leur jugement et de leur regard. De leurs erreurs, de leurs errements. Je laisse mon regard se promener au hasard. La nuit est douce ce soir, aucun nuage ne vient brouiller de ses traînées nébuleuses l’intensité de la pénombre nocturne. De l’autre côté de l’appartement, depuis la fenêtre du salon restée ouverte, elle peut contempler tout Paris. Les toits de zinc gris et les cheminées de la ville à perte de vue. Ce sentiment de permanente surprise qu’on expérimente en regardant les toits de Paris dans la lumière du jour. Au loin, sur les contreforts de Montmartre, elle aperçoit le Sacré-Cœur qui brille dans la nuit. Elle pose sa main sur le verre froid de la fenêtre. Elle a très envie de revoir Toni. Elle voudrait lui parler. Ici, personne ne l’écoute. Son visage se reflète sur la vitre. Dans cette image un peu floue, incertaine, son double esquissé, c’est l’image du jeune homme qu’elle entraperçoit. Elle pense à lui qu’elle voudrait revoir. C’est décidé elle va le rejoindre ce soir. Je les abandonne. Pour retrouver la solitude du début. Ses parents ont fini par s’endormir. Elle n’entend plus aucun autre bruit que les ronflements de son père et le souffle satisfait de sa mère. Je les observe l’un après l’autre, attentive au moindre de leurs gestes, épiant les expressions de leur visage dans le sommeil comme on s’accroche au parapet d’un pont. Elle sort sans faire de bruit. Lorsque le vertige me prend de les quitter. Je ne vois rien dans cette pénombre. Les réverbères jettent une inquiétante lumière blafarde sur les feuillages et les immeubles voisins. Dans la nuit des éclats de rire. La jeune fille relève la tête. Rien ne vaut le soulagement infini que l’on éprouve au moment où le corps se relâche. Elle presse le pas, alerte, heureuse. Elle se retrouve chez lui. Il n’a pas l’air surpris de la revoir. Léger pincement au cœur. Passons. Elle sait que son colocataire travaille tard les soirs de semaine. Ils vont pouvoir passer un moment tous les deux avant son retour. Ce n’est pas que je ne l’apprécie pas, mais c’est toi que je veux voir. Il voudrait la contredire par amitié. C’est avec lui que je veux passer du temps, pense-t-elle. Je ne sais pas ce qui m’attire en lui. Il est calme. Patient. Il m’écoute parler. Toni la fait entrer dans son deux pièces. Lumières tamisées. Je n’ai pas l’habitude qu’on fasse attention à moi. Chez moi je ne peux jamais placer un mot. Soupir. Mes parents monopolisent l’attention. Tout tourne autour d’eux. Ce qu’il faut faire, ce qu’il faut dire et ne pas dire. Rester discret pour ne pas se faire repérer. Il me sourit, m’offre à boire. Il lance un disque sur son lecteur CD. Je ne veux rien boire. Il insiste. Tu es vraiment sûre que tu n’as pas soif. Je consens à lui demander un verre d’eau. Il a l’air déçu. On dirait qu’il voudrait que je boive avec lui. Tu as tout ton temps me dit-il. Ce n’est pas une question, une suggestion. Il répète tout ton temps. Le temps ne m’appartient pas. Je me dirige vers sa bibliothèque pour me donner une contenance. Je feuillette distraitement quelques ouvrages. Il n’est pas dupe. Percée à jour. Dans un des livres, intercalé à l’intérieur, une ancienne carte postale glisse sans faire de bruit sur l’étagère. Il me raconte que dans la plupart des livres de la bibliothèque qui appartiennent à son colocataire, il retrouve régulièrement à l’intérieur des pages des lettres, des photographies, des cartes, des trèfles à quatre feuilles séchés, des timbres, des factures, des tickets de métro, de cinéma ou de concerts. Il a même trouvé une fois un mouchoir en papier. Le disque se termine. Je ne connais pas ce musicien. Surpris qu’il écoute du jazz à son âge. Il demande si j’aime cette musique. Je n‘y connais rien. L’avenir nous appartient. La phrase tourne en boucle sans que je sache pourquoi. En dernier recours, je pense à la plage où nous nous sommes rencontrés. J’aurais tellement voulu rester vivre là-bas. Je suis heureuse à ses côtés, mais c’est là-bas que je l’ai rencontré. J’ai l’impression qu’ici, dans cette lumière parisienne, ce n’est plus le même garçon. Ces pensées me traversent l’esprit fugitivement. Une lumière s’allume. À peine le temps d’y songer que je passe à autre chose. Je tourne la page. Il perçoit l’esquisse d’une ombre sur mon visage. Il va dire quelque chose, ouvre la bouche. Un mouvement de ma tête fait bouger ma chevelure et le distrait. Il se souvient des cheveux de Mila dans le vent, la première fois qu’il l’a vue au café sur la plage à Marseille. Un goût salé sur ses lèvres. Café et cigarette. On a tort de croire que l’impatience des mains qui pianotent sur la table, les grimaces involontaires du visage, les regards évasifs, l’intonation de la voix qu’on voudrait imperturbable mais qui trahit notre émotion, puissent nous séduire au premier rendez-vous. C’était sans doute ce qui l’attirait en elle, mais il restait dans l’attente d’un signe d’elle. Le plancher craque. Le silence brusquement. Depuis mon enfance, j’ai promis tant de choses que je n’ai pas tenues. Son regard se perd aussitôt dans le vague.

A propos de Philippe Diaz

Philippe Diaz aka Pierre Ménard : Écrivain (Le Quartanier, Publie.net, Actes Sud Junior, La Marelle, Contre Mur...), bibliothécaire à Paris, médiation numérique et atelier d'écriture Comment écrire au quotidien : 365 ateliers d'écriture, édité par Publie.net http://bit.ly/écrireauquotidien Son dernier livre : L'esprit d'escalier, publié par La Marelle éditions Son site : Liminaire

5 commentaires à propos de “#P10 | La convergence des risques”

  1. Un texte très riche ! La tension de la situation du premier récit est palpable, très bien rendue, les images sont puissantes, comme celle-ci, par exemple : “Le fantôme nous hante jusqu’à ce qu’on comprenne enfin ce qui ne va pas”. Je vais la garder car elle me parle… J’aime bien aussi la mise en miroir de ces deux textes qui se parlent à distance alors que leurs protagonistes respectifs n’y arrivent pas, eux. Pour moi, un élément central de vos deux textes est le regard. Un grand merci, j’ai beaucoup aimé !

    • Merci beaucoup Zoé pour ce commentaire très riche et si juste. Le récit sur lequel je suis en train de travailler, par le biais de cet atelier, tourne en effet autour de cette difficulté de l’échange, du dialogue de personnages, dont les situations dans lesquelles ils se sentent piégés, les empêchent d’entrer en contact, de se “découvrir”. Pour le fantôme, en l’écrivant je pensais très fortement au film “A Ghost Story” (Une histoire de fantômes) de David Lowery avec Casey Affleck, que je vous conseille de voir s’il passe un de ces jours à la télé ou au cinéma.

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