La cour

            Ailes qui frappent l’air jusqu’au ciel. Les pigeons désertent la cour en battements frénétiques pour laisser la place aux enfants. Sous les arbres, à des repères ancrés dans les consciences, des rangées d’écoliers se forment lentement. La bougeotte gagne les gambettes ; pourquoi faut-il attendre, pourquoi ne peut-on pas se ruer gaiement dans les escaliers ? Frissons qui parcourent les corps. Ventres ronds, dos courbés, hanches qui se dessinent chez les plus précoces face aux brindilles raides des autres silhouettes. Les jeans, joggings, jupes et fameux collants qui grattent. Perles et élastiques de couleur dressent nattes et touffes en hauteur, barrettes vernies glissées dans les mèches claires, nœuds et élastiques à pompons divisent l’ensemble des fils noirs. Baskets, lacets pour les plus grands, bottines abîmées, héritées de la grande sœur, qui laissent la trace du chantier jamais fini de sa cité. Mouchoirs qui dépassent des poches gorgées de papier bonbon, les mains qui sont fourrées à l’intérieur pour en retrouver, les doigts collants dès le matin. Finir son petit-déjeuner à la hâte, en cachette. Les écoliers quadrillés par âges. Certains ferment les yeux, terminent une nuit pas finie à leur goût. D’autres sont éblouis, les visages récoltent la lumière vive dans les vitres des toilettes. Des carrés comme des miroirs reflètent les silhouettes étincelantes. Un garçon attire une fille de l’autre côté de la lumière, il aimerait bien l’embrasser, comme ça, pour jouer. Dehors, les pas traînent sur les traces de la marelle. Un garçon de neuf ans regarde autour de lui, les yeux agités de tics, rougis par son cauchemar de la veille qui l’a suivi jusqu’ici, hâte de rentrer en classe, espoir de se distraire. Une brunette décoiffée s’éveille, sa joue rouge qu’elle a frottée pour effacer les lignes du drap. Elle baille en réponse à deux garçons, frères aux lunettes assorties. Les surveillants eux-mêmes peinent à échanger trois mots, la fatigue leur prend la bouche. Une femme à l’âge indéterminé gère seule les arrivants dans la cour, elle fait le relais avec la gardienne, sans qu’un mot ne soit échangé entre elles. Gestes vifs de militaire ne retire guère l’envie des petits de se lover contre elle. Ils ne craignent pas le sec du rouge et noir des cheveux, le nez de corbeau, la voix rauque. Le corps a subi des grossesses, des malheurs, des tracas comme elle ne le dit pas, ils veulent s’en saisir de leurs mains potelées. Sont tranchées les pensées brumeuses, les visages se précisent dans leurs expressions, les regards deviennent vifs. Un homme arrive en retard, d’une démarche tranquille de géant, d’ailleurs, c’est à ça qu’il ressemble, c’est comme cela qu’on l’appelle ici. La cour est son royaume. L’air juvénile n’efface pas son autorité, ses mains immenses cheminent dans les cheveux des petits. Sa barbe tire vers le bleu, comme de l’encre. Ses sourcils fournis, remarquablement dessinés en arc n’effraient pas les enfants qui se disputent ses blagues, ses éloges, sa beauté en écho à la leur. Surveillant en chef, sa présence anime les regards et les corps. Sa voix grave, ponctuée parfois de mots arabes résonne dans la cour, établit le cadre matinal, prépare les oreilles de chacun. Son travail est important, il joue les importants. Il mate les rebelles, il en a été un, il a connu certaines cités où sont parqués les écoliers, il connaît tous les visages, tous les prénoms et devine chaque jour une nouvelle histoire derrière un regard. Les enfants préparés, suivent les lignes jusqu’à disparaître dans l’école, la première vague est passée et les oiseaux reviennent. 

            Première récréation, se dégourdir les jambes. Miettes de gâteaux sur les commissures des lèvres d’où s’échappent les jeux où l’on est autre. Les voix se modifient, les visages deviennent graves. De l’autorité dans l’arc des lèvres. Une sensualité dans la démarche. De la grâce dans le port de tête. Les surveillants sont presque devenus indifférents à la moindre singularité ; la cicatrice en forme de phare sur l’avant-bras, le roux en bataille sur le front bombé, les yeux comme des bogues sous des sourcils qui disparaissent dans la peau brune.  Les enfants de divorcés ont-ils des visages divisés ? Non affirme la face de lune pleine, des grains de beauté parsemés sur le nez ou la joue. Le blond de ses cheveux illumine ses traits, elle rit, son rire cristallin ; une petite cloche dans le vent. Une fille grande pour son âge, bagarreuse, toujours quelque chose de cassé, elle n’a peur de rien. Aussi brune et fine que l’autre est blonde et ronde, elle se croit sœur de celle-ci, un mimétisme de rigueur.  Visage de lune préfère celle qui ressemble à une poupée cassée, Arlequin au visage particulier, unique, attrape et fige les regards, dans l’indifférence composée de la concernée, sous la protection de son amie lunaire. Les petits, qu’ils soient garçons ou filles, jouent ensemble, remarque une autre enfant. Elle ne porte pas encore de lunettes, mais a déjà dompté sa myopie à venir. Elle met du flou à volonté dans son regard gris et par là, elle rend flou le monde. C’est ce monde qu’elle se plaît à observer. Dans moins d’un an, elle ira au collège. Alors elle joue la grande et toise les petits. Certains ont un poignet cassé, une entorse, ils ressemblent à des fourmis aux pattes abîmées, de frêles créatures. La chaîne de cheveux va du blond presque blanc, comme des fils en nylon, au noir mousseux, crépu, mais qu’on ne mangerait qu’en rêves. Les yeux gris se dissolvent dans le sol, la flaque ou bien le ciel. Le ciel dans la flaque. Dans la flaque, les reflets des enfants ondulent rapidement, comme quand le pinceau trempe dans un godet. Du brun en quantité, voilà les tourbillons de cheveux qui s’emmêlent les uns aux autres, et puis celles qui ont les cheveux soigneusement attachés et roulés dans leurs bonnets à l’odeur de lavande pour éloigner les poux. Bouche déformée de celui qui hèle ses compagnons, rougit de son autorité nouvelle et fait aux filles le signe de s’éloigner parce qu’il va lancer le ballon en leur direction. Diviser pour mieux régner. À quelques pas de là, regard triste, lèvres gercées et toute la colonne vertébrale jusqu’au cou coincée dans un corset, le petit bloc de chair et d’os solidifiés artificiellement ne peut pas jouer. Alors il se contente de regarder, l’air toujours prêt à pleurer, ses yeux plissés, bordés de croûtes jaunâtres. Ses camarades féminines, à moitié par compassion, moitié par dégoût, ne lui signalent pas. En revanche, les odeurs d’une demoiselle font qu’elle en perd ses camarades. Rude journée aujourd’hui, les filles de clans n’acceptent plus les excuses. La demoiselle est répudiée. Elle n’a pas la force de raconter pourquoi elle n’a pas pris sa douche. Elle joue par terre, près de la poubelle, à côté du garçon qui, coincé dans son corps artificiel, ne peut baisser la tête pour lui dire de s’éloigner. Une sauvage dont le nez pointu est levé vers le ciel, observe le bâtiment qui se dégrade. Elle serre un marron dans son poing furieux. Elle prend de l’élan et le lance, avec un cri emprunté à Nancy Allen dans Blow Out, regardé par ses parents la veille. Le marron atteint la cible. De la poussière blanche tombe en neige fine sur un enfant qui éternue avec surprise. L’écolier figé dans son corset a vu la scène, lui qui ne peut se servir de son corps ne comprend pas celle qui l’utilise pour dissoudre l’école. Visage pincé, le regard intelligent mais l’expression prise en otage par des frustrations. Elle court, dépasse une dizaine de fillettes accroupies près de la fresque. Elle qui a toujours un mot à dire ne peut se résoudre à voir ces filles aux expressions placides qui échangent parfois dans la langue de leurs parents, entre leurs lèvres gercées. La plupart du temps, les mots ne sont pas nécessaires entre elles. Blotties les unes contre les autres dans leurs doudounes claires, les dents séparent le papier du bonbon au lait. Une autre déchue de son clan est attirée par celui des filles adossées à la fresque. Elle ne partage ni leurs traits ni leurs langues, pourtant un air fragile, une sensibilité qui déborde de son faciès, et son odeur comme les amandes de leurs yeux rend possible l’alliance. Elle rejoint le calme des autres, elle observe et ne dit rien, elle se voit offrir une feuille de papier chipée à la bibliothèque. Ses doigts apprennent rapidement les mouvements vifs et précis de ses camarades, la feuille A4 devient cygne.

            Le redoublant multiple en garde à vue dans le préau fait couiner ses baskets sur le sol pour ennuyer le surveillant, seule activité qu’il s’autorise. Privé de la cour, tout lui rappelle qu’on le considère moins que les autres et son ventre grogne comme un animal. Sa figure à l’écart des autres. Visage prisonnier grimace contre les vitres du préau, les silhouettes en reflet dansent librement dans ses pupilles. Les autres ont le droit d’avancer où ils veulent, lui ne peut même pas aller manger. Les bruits de couverts et les cris de joie tambourinent dans son crâne, le voilà qui cogne son front contre la vitre. Une grande vole du pain, la technique est rodée, ses copines font diversion. La brune bagarreuse au corps abîmé se plaint de l’eau trop froide, c’est la zizanie quand les écoliers se mettent à l’arroser, brouhaha des figures qui se fondent en un rire commun, jusqu’à ce que la voix rauque de la surveillante interrompe le jeu. Elle serait bien capable d’appeler le géant. Le calme revient, la fille a des cloques sur les doigts, les cantinières aux joues rouges marmonnent en s’essoufflant qu’une gosse allergique à l’eau, elle aura bien des peines plus tard. Un enfant fait l’impasse sur son fruit. Et à chacun sa particularité, les cantinières tâchent de faire le tri entre le réel et les manières, servant avec plus ou moins de soin les assiettes de ceux qui oublient de dire merci. Premier service, les plus jeunes ignorent s’ils ont faim, mais ce sont eux qu’on privilégie. Les grands trépignent, s’excitent, se pressent, doublent, veulent avaler leur repas au plus vite pour retrouver les joies du dehors. Un gamin aux yeux exorbités, cheveux gras en boucles ternes se fait gronder ; il a l’habitude, il n’écoute que d’une oreille, tire la langue à ceux qui le moquent, se fait rappeler à l’ordre, baille malgré lui. Les cris des autres donnent l’impression que c’est lui qui retient le monde dans sa bouche, que c’est du trou de sa figure que le chahut provient. Comme une princesse inaccessible, une fille à la minuscule bouche en cœur siffle son cheval. Son regard appartient aux animaux qu’elle invente et non aux autres, pourtant, tous cherchent à captiver son regard. Les garçons s’agitent, l’interpellent, en vain, ils ne sont que des images sous ses yeux, ils ne peuvent pas compter, ils font partie de l’ensemble qu’elle nomme invisibles. Elles sont les reines de la corde, elles, ce sont les jambes qu’elles font travailler plutôt que les doigts, elles n’ont que faire de leurs mains glacées qu’elles réchauffent entre deux sauts, soufflant dessus. Les perles de plastiques dans leurs nattes sombres claquent leurs dos en échos à leurs baskets contre le sol. Leurs manteaux échoués par terre, un garçon marche dessus, il a voulu rattraper la balle, mais c’est la corde qui le gifle. Il crie contre les filles qu’il estime responsables, contre celles qui tenaient les cordes. Grossière erreur, toutes hurlent contre le garçon, les garçons, ils prennent trop de place, et puis ça jure, crache, les poings se lèvent et c’est la déclaration de guerre. Le surveillant aux cernes bleus sépare le groupe, ses mains malhabiles s’emmêlent dans les tresses, une s’accroche à sa montre et la fille hurle très fort, si fort qu’on entend plus qu’elle. La gêne colore en plaques les joues du pion qui s’efface sur le plateau. Les enfants ont moins d’embarras à crier le nom de celui qui sait faire : le géant. Il sort à peine de la cantine, finit en hâte d’engloutir une clémentine dont les gouttes giclent sur ses lèvres charnues. Il suce ses doigts, fait un pas quand les enfants essoufflés en font cinq pour l’atteindre, en témoignant du drame de la cour. Il intervient, sépare garçons et filles par un ordre précis, ni familier ni grave, seulement là, présent, lié aux sens des enfants qui s’interrompent sur-le-champ. Tous ânonnent des excuses que l’adulte fait répéter jusqu’à ce que les mots deviennent clairs, audibles, et n’ont pas à être devinés sur les lèvres de chacun. Il calme le jeu, prête ses jambes à la balle des garçons. Les filles reprennent leurs cordes, exclues de taper dans la balle, avec l’envie de frapper les têtes dures des moqueurs qui ricanent dans le dos du surveillant. Attitudes et corps arqués, elles ruminent leur vengeance. Des yeux sages sondent la fresque qu’elles occupent d’habitude, envahie ce midi par un autre groupe. La chef, fillette à la peau caramel et visage de poupée Corolle, porte une marinière dévoilant de frêles épaules, ses mains tâchées de feutre posées sur ses hanches. Ses amies sont soudées, elles se tiennent, se soutiennent, sont les favorites du géant et régentent la cour en accord avec le reste des clans. Des garçons aimeraient les rejoindre, dissiper l’ordre, mais la chef veille au grain. Un garçon s’autorise parfois à l’approcher, couronné du succès de son audace, un brun en bataille comme un personnage de bande-dessinée que la fille aimerait bien feuilleter, quand elle en aura l’envie. Un groupe de garçons échangent des cartes, regards rivés au sol, murmures et cris en alternance, ils se doivent de rester discrets, leurs corps basculés vers l’avant, regroupés en cercle : futurs parieurs ou collectionneurs ? Ils en gardent le secret. Une petite invente avec son groupe des jeux où les personnages sont des monstres. Elles font le concours de grimaces, anarchiques demoiselles qui intègrent volontiers les garçons à leurs jeux, convenant dans l’intimité que les filles sont les meilleures pour façonner leurs visages de la pire des manières. Le surveillant arrête la balle, passe devant le groupe, fronce les sourcils, s’éloigne sans comprendre les rires, il ne le sait pas, le beau géant, que les laides l’emportent toujours.

            Visages qui se dévoilent dans la lumière plus douce, ombre incroyable du corps d’immeubles encerclant l’école. Ombre déconcertant les plus petits, agités d’un vertige nouveau. Pas hésitants, pieds qui s’entravent. Habitués, les grands y sont indifférents. Des enfants se racontent des secrets. Un grand pâle joue avec une petite frisée au cerceau. Il lui apprend le geste, ses mots sont hésitants, il ne vient pas d’ici et son visage lui dit « Je t’écoute » malgré tout. Il se penche et les boucles de la fille lui chatouille le menton. Elle suit la courbe du grand et jette le cerceau qui rebondit sur le sol avant de revenir dans ses mains, la magie d’un jeu maîtrisé. Des filles rient, touchent les boucles frisées, comparent la peau blanche à la leur, plus foncée, en rient, adoptent leur « Boucle d’Or » tandis que le grand dadais étranger est proposé en mariage à cette dernière. Les joues s’échauffent, les langues se délient, les rires résonnent fort, les mains se serrent. La frondeuse qui jetait son marron sur le mur effrité rêve de vrais constructions, celles qui demeurent depuis des siècles au détour des déserts. Elle trace de l’index des triangles, des hiéroglyphes sur les murs. Une fille qui ne sera jamais son amie griffe sur ses joues d’autres symboles. Elle se fait du mal pour qu’on lui veuille du bien. Un être minuscule chuchote sa peine d’être gardé par une femme qu’il n’appelle pas maman, face contre l’arbre. Sa peau douce prend les marques de sève séchée. Les marques d’une journée se dessinent partout, sur tout le monde. La poussière et le pollen ternissent les visages brillants de sueur. Une maîtresse combat son tabagisme en restant dans la cour, à mâcher énergiquement du chewing-gum. Elle est agitée à l’intérieur, mais les enfants passent devant elle comme si elle était une statue. Une autre maîtresse la rejoint, sourit aux filles de la fresque qui sont déjà parties, sourire adressé aux traces laissées, des traces qu’il faudra aller ramasser, puis classer dans la boite aux objets perdus. Elle remarque les discrets, elle a un sourire qu’elle leur réserve tout particulièrement, comme pour les distinguer dans la foule. Une petite blonde préfère la lecture alors elle garde rivés ses yeux sur le livre. Livre ôté de ses mains par des camarades, jeté au sol et piétiné sans gêne. Quelques années plus tôt, la même scène ou bien était-ce la même fillette ? Blonde souvent renfermée dans son intériorité, on lui avait pris son livre pour le mettre à la poubelle, la rappeler à la cruauté du réel. Les sourires s’étaient durcis dans les yeux de la lectrice qui a dû plonger ses mains dans les ordures pour y récupérer son trésor. Peut-être avait-elle riposté, une amitié l’avait finalement liée avec celle qui avait osé jeter le livre. Les coups, les mots, les gestes de réconciliation se mélangent un peu… C’était définitivement plus tôt. Les années se confondent, les visages aussi, mais une voix, un geste, permet à madame V. d’organiser la mémoire de la cour, elle qui en est l’une des gardiennes. Un homme bruyant, pitre, aussi populaire que le géant, version professeur, salue ses collègues d’une courbette exagérée. Les enfants rient. Madame V. a retenu tous les rires, même ceux qui ne s’entendent pas, ceux qui se dessinent sur les visages qui se préservent.

            Chacun se débarrasse de l’embarras du corps, assume ses bizarreries d’individu, l’âge n’a pas grand-chose à voir là-dedans. Les marches sont assurées, les escaliers correctement descendus à présent. Les blessures sont réparées et confèrent au corps de la puissance, doublée par l’assurance des derniers jours où l’on n’a plus rien à prouver. Des prénoms vont et viennent. Le garçon boutonneux garde les cicatrices de ses nombreuses bagarres, mais le voilà qui murmure à l’oreille d’une amie sa vie d’avant. Son être se dissout dans les cheveux entre lesquels le monde circule, émerveillement. Et eux sont des visages qui ne se regardent pas comme on les regarde. Leurs bouches s’agitent pour parler de ce qu’ils ressentent, de leurs yeux découlent des humeurs quand leurs joues ne cuisent pas de la rare vérité. Une balle glisse sur le sol, puis bondit dans les airs. Un garçon joue au foot sans économiser son énergie. Il se moque gentiment d’un camarade dont la voix a tendance à grimper dans les aigus lorsqu’il est mécontent. Et cela va vite ! Lui, il a le droit à des viennoiseries, des câlins, une console de jeux et des vacances à la plage chaque été, il a tendance à le répéter, il ne voit pas qu’autour de lui, les autres mentent pour égaler ce qu’il raconte ou baissent les yeux, humiliés. Il renifle, tape dans la balle. Il aimerait la garder pour une fois. Il aimerait avoir l’avantage. Lui, il sait que son oncle aura du retard, qu’il sentira l’alcool, qu’il devra lui-même porter les sacs d’épicerie remplis à ras-bord. Il sait qu’il n’aura pas de vacances, qu’il ira au bled pendant deux mois, seule possibilité d’horizon, mais c’est encore un peu loin, et c’est une coupure plus qu’autre chose. Il aimerait en parler, on sent que les mots, il les garde dans ses lèvres qu’il mord. Pour oublier ses frustrations, il se ronge les ongles. Il garde le sourire, il garde sa force. Il passe son bras sur son front salé de sueur, c’est tout ce qu’il faut, passer son bras sur son front, rouvrir les yeux embués, et c’est devenu une fin d’après-midi de printemps. Les filles n’ont plus de vestes à jeter au sol, leurs jupes et pantalons se sont allégés, elles écartent les bras pour se laisser tanguer, les chemises sont des voiles dans le vent. Les corps se relâchent, les maîtres et les maîtresses se confondent avec les surveillants et les surveillantes. On se dit « tu » sans y faire attention, c’est la récré, la kermesse, peu importe. Tout le monde se sent grandit. Ils sont toujours là, les esprits forts de chacun, les corps de chacun, les individualités classées par âge qui se confondent en un seul jeu. La fille au visage unique porte un collier fabriqué par sa maîtresse ; un fil rouge qui perce un coquillage ramassé sur la plage de sa propre enfance. Elle porte fièrement ce collier comme les autres élèves de sa classe. Elle caresse le coquillage, émue, elle fait un signe de la main dans le vide pour détourner le regard de sa maîtresse et en profite pour essuyer une larme. Dans la larme, pois translucide, éclatent les autres : mille visages à garder au plus près du cœur, elle frappe sa poitrine plate pour s’en assurer.

            Ce monde dans les yeux d’enfants se reflète dans le regard adulte. Sortie des classes, début de l’été. Les traces ont disparu des joues de la fillette qui rit, nez en trompette, frange indocile, taches de rousseur. C’est la petite sœur de quelqu’un. Les surveillants ont des corps qui s’étirent, se dispersent, s’évaporent. Les enfants oublient déjà les visages de ceux qui ont surveillé leurs mouvements, sauf peut-être celui du géant, celui qu’on trouvait beau et qui a fini par faire tournoyer dans les airs de rares élus. Le privilège n’a pas compté tant que cela dans les souvenirs. Ce qui comptait, c’était que de là, on voyait la cour en accéléré : entre autres, les couleurs vives de la fille au visage unique, la lune dont on ne comprendra jamais la face cachée, la douce amie qui connaissait les filles des fresques mieux que personne, l’agressif qui dompta les premiers émois, les mots dits, pensés, lus, partagés, les visages de passage, les tendresses de toujours. La cour, le brassage des êtres. La cour, un monde en soi. Le monde, savoir qu’il ne s’écroulera jamais, puisque sans cesse reflété par cette lumière qui filtre les corps, cette lumière de l’enfance dont il faut se saisir, la main tendue en avant.

A propos de Alice Diaz

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