Peu importe là où on la croise, elle a toujours une main agrippée à la bretelle de sa salopette. Petite, elle s’agrippait à tout. Aux manches de la robe en velours de sa grand-mère, au beuglement des vaches qui perçait son ventre, à la bruine du dimanche qui obscurcissait le salon et rendait les visages fatigués presque invisibles, aux soupirs de son père, aux odeurs qui remontaient des égouts à chaque printemps.
Elle s’agrippait aussi aux cartes. Elle aimait les cartes routières qui se glissaient partout. Sur le tableau de bord de sa voiture et le reflet des lignes sur le pare-brise avec ciel gris-blanc, morceau de jazz et miettes de cookies au chocolat sur les sièges. Entre deux pages d’un dictionnaire français-allemand, les heures interminables au laboratoire de langue à prononcer des dizaines de fois les mêmes mots pour que ça se décide à rentrer dans la tête, dans la bouche, bordel !, et pourquoi ?
Elle aimait les cartes qu’on pouvait étaler sur une table, et que ça prenne toute la place, que ça déborde, de la gorgée de vin rouge du soir, des bouches pleines, des disputes reportées au lendemain pendant que le linge séchera sur une corde à la cave, des pieds bouffés par les kilomètres de marche pour aller trier des bennes à ordures toute la journée, du plafond qui s’effritait, et le bruit d’une fourchette qui tombait sur le carrelage, et vite, les mains des gamins sur les oreilles parce que ça fait mal, parce qu’il faut se protéger.
Elle collectionnait les cartes. Elle y cherchait l’endroit où elle se sentirait à sa place. Un jour elle pensait que ce serait sous le poids écrasant de la chaleur d’été d’une ville du sud, ça endolorirait son corps, le rendant absent. L’autre jour, elle pensait que ce serait dans l’humidité d’une ville du nord, là où le gras des frites et les bières lui donneraient plus de chair. On lui disait tout le temps qu’il fallait qu’elle se blinde, qu’elle apprenne à encaisser les coups, à les rendre. “Du mordant gamine, du mordant, sinon tu te feras bouffer !”
Ce texte m’a agrippée. Et à chaque fois, ce Elle qui ouvre les paragraphes. Sauf le premier ? Merci
belle surprise que ce personnage qui déboule avec ses attirances, répulsions, hypersensibles — que va-t-elle devenir ?