#P10 | Un homme chez nous

Circonstances.

Quand vraiment, tout est noir.
La nuit me permet ce que le jour rougit sur mon visage.
Comme il est d’usage dans ce monde : un noir d’encre. Alors je me glisse, une chandelle à la main, contempler les peintures de la galerie comme à mon habitude, mes cheveux chatouillent ma poitrine.
Je dois rencontrer cette Diane dont l’âge commence un peu après le mien. J’ai ma flasque et une lune éclaire le parc que je traverse sans crainte, malgré les aboiements des chiens.
C’est le réveil des fourmis. Le sucre déposé plus tôt par l’émiettement d’un scone entraîne leur parade à mes côtés. La lune rassure la nuit, la neige tombe, c’est peut-être des pétales, tout est suspendu.
Je pénètre dans la demeure. La propriétaire a été très appliquée, me laissant une indication dans mes oreilles. Naturellement, je n’ai rien retenu.
J’entends un bruit tout près. Je connais les bruits de la maison comme si la maison m’habitait moi, en mon for intérieur. Alors je me dirige vers le salon bleu. Je n’ai pas peur.

Un homme chez nous.

Est-ce que vous cherchez quelque chose, elle ne sait pas pourquoi elle dit ça, d’une voix posée, plus grave qu’à l’ordinaire, mais au moins des mots sont dits, le silence qui n’en n’est pas un est tranché, elle se sent contenue par sa propre parole.
Je vous ai fais peur, lui a une voix naturellement basse, très profonde, très belle, elle n’a pas encore atteint le degré absolu où il faudra en faire quelque chose, de cette voix, chanteur, comédien, peut-être. Ni une interrogation, ni un constat. Et on ne peut pas appeler cela une réponse.
Parler, des mouvements. Il forme un arc de cercle en quelques pas. En face, elle marche à son tour, formant elle aussi un arc de cercle. Une parenthèse.
A l’intérieur de la parenthèse. Elle n’a rien à lui dire, et lui a une annonce qui ne déborde pas de ses lèvres.
Elle veut lui dire parle. Elle ne le dit pas. Elle se propose de l’aider en un vouvoiement poli. Sa voix devenue sucrée.
Lui semble déjà conquis. Il dit que c’est elle, l’objet, pardon, la personne recherchée, et que c’est ce qui importe. Il parle d’une façon très articulée, très étudiée.
Elle n’a jamais entendu une voix pareille. Dans le fil tendu de son monologue, elle retient le nom qui la rassure sur les intentions de l’inconnu. Elle essaye de remonter les informations, elle a manqué quelques mots en s’attardant sur le détail de son nez long, un peu fort, et puis de sa bouche fine, il lui dit qu’il a dans ses jambes de nombreux voyages, qu’il connaît des villes dont les noms ne lui évoquent rien, il raconte Paris, et cela résonne un peu, elle répète Paris.
Oui, Paris. Il a ce petit dodelinement de la tête et il reprend : aussi, c’est un peu comme un refugié que je me présente devant vous.
Elle ne peut s’empêcher de tiquer, si sa sœur-cousine entendait cela, elle monterait dans les tours, aussi elle fronce les sourcils, ne sont plus tous les deux uniquement, avec ce geste c’était convoquer le reste de sa famille.
Il dit qu’il n’a nulle part où aller. Que partout où il va, c’est la même chose. Qu’il ne sait pas comment exister avec les autres.
Ici aussi, il y a les autres.
Il espère que les autres deviendront amies. Il le lui dit de façon détournée, mais il le lui dit.
Elle comprend. Elle est d’accord, et dans un sourire, elle lui demande son prénom.
Il dit le nom de sa cousine, un nom ancien, oublié, roulé avec les draps d’hiver dans le grenier.
Elle marque une hésitation, prolonge pendant quelques secondes la croyance. Et puis le détrompe.

A propos de Alice Diaz

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