#P11 & #L11 | pas une langue

Ceci suit #P10, dans la même obscurité. 

Il n’entend pas d’intonation, pas de répétition, pas de mélodie, pas de chuintante et pas de labiale, pas de mot, ce n’est pas une langue. Les épaisses projections gutturales qui enveloppent ses organes ne sont pas non plus des rots, des bouts d’intestins aériens, des bulles d’haleine ou de gaz ni des rugissements, des miaulements d’abandon, de rut, de fureur. Crissements disparates, elles éclaboussent, vont et viennent entre l’obscurité et sa chair puis se fondent en divers souffles feuillus qui soudain grondent, féroces, décapsulent l’air, pétillent en soubresauts, basculent l’homme ailleurs sans le remuer, pas dans une forêt, pas sur la terre humide, pas sur le sable ni sur la roche suintante, pas sous le ciel ouvert, pas dans une hallucination, pas au coeur de l’immense respiration des saisons. Un étau métallique étouffe ses soupapes, l’empêche d’écouter le silence ample et bourdonnant, l’humidité qui pulse puis s’estompe entre ses yeux, pulse puis s’estompe entre ses côtes, pulse puis s’estompe entre ses dents. Ce n’est pas moite, pas froid, encore moins tiède, il n’a pas mal, il n’est pas mort, pas mourant, pas au seuil d’une dimension inconnue, il déglutit simplement, une chaleur compacte s’agglutine instantanément sous sa peau, enserre violemment ses tempes dans un bruissements d’ailes en surnombre tandis qu’au loin deux vents contraires frappent un tambour, aboient, déboulent à droite, à gauche, déverrouillent l’étau, écartent les insectes, s’installent au premier plan le temps d’une interminable ronde sifflante autour de son crâne. L’homme n’est pas devenu courant d’air, animal ou bactérie, sa chair, ses os, ses organes sont maintenant blottis quelque part au fond d’un murmure incolore qu’il ne saisit pas, qu’il n’est pas autorisé à saisir. Il ne peut rien chiffrer, mesurer, ranger, la voix a mangé l’espace, digéré le temps. Tout est calme. Les rumeurs de la mer annoncent un nouveau jour. Elles ouvrent largement les yeux sur l’aube au dehors. L’étroite cavité s’effrite sur le corps de l’homme nu jonché de crabes minuscules et jacassants. Certains s’affairent près des toisons, boulottent le sel et les peaux mortes, d’autres lui parlent de la nuit en le pinçant, il ne rêve pas. Nous savons presque tout de toi, tes organes sont bavards veux-tu savoir ce qu’ils racontent? Rapidement les crustacés s’agglutinent en nuée sur sa gorge. Tu as perdu ta langue? Fais voir. Ils secouent ses lèvres en chantant à tue-tête Laisse faire les crabes-fantômes ou la lune te mangera. L’homme soudain crache, hurle, bondit, gesticule, se cogne contre les parois de la grotte, les crabes ont disparu.

crabe-fantôme, Martinique

A propos de Lisa DIEZ

Chercheuse polyvalente, sorte d'artiste tout-terrain. Site en construction : www.atelierdiez.com

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