#P6 La semaine d’après

Mardi

Pixels noirs. L’écran happe, hameçonne, l’œil désire mais c’est plat. Elle bondit, son corps s’allonge – ce ne sont que des pixels noirs, rien de plus, des pixels noirs et rouges – elle tend les bras, son corps retient encore l’énergie du geste, il s’étire, c’est un corps élastique, il est haut, si haut, et les mains soudain frappent. Le corps retombe. Le cri fuse. Elle montre les dents – pixels blancs – serre le poing, elle n’est que muscles, dureté de muscles travaillés pour ce moment. Le regard – pixels noirs – le regard vainqueur seul s’attendrit. Une vie à son sommet de l’autre côté de l’écran. Si loin. Un homme avachi sur son fauteuil, transpirant de désir et d’admiration.

Lundi

Une tête de cerf empaillée sort du mur. Au bois sont accrochées une maison rouge et une grappe de groseilles. Un cadre autour de cette tête, comme un miroir. Se voir cerf en rêve. La chaîne de lampes est éteinte. Il y a aussi ces décorations : des papiers ronds sur lesquels elle a collé des photos ou des dessins de champignons, de nains de jardin, d’oiseaux, de fruits, de chèvres. Sur l’un des cercles, il est écrit happy birth, mais ce n’est l’anniversaire ni la naissance de personne. Ma main joue à déplacer ces choses – il y a seize cercles alignés quatre par quatre, ce qui forme une sorte de carré – j’essaie d’éviter qu’un champignon se trouve à côté d’un autre champignon, déplace un nain vers une chèvre, replace une cerise à côté d’une mésange, mélange la belle composition qu’elle a sans doute réfléchie consciencieusement, appliquant des règles qui m’échappent. Les yeux du cerf – des billes – semblent me gronder.

Dimanche

Brouillard. Souliers boueux. Humidité. Cela semble sans fin. Faim : on a réservé pour midi. Les voix derrière, la voix devant, les entendre à peine. Brouillard. Humidité. Quand cela finira-t-il ? Comme un bruit : un souffle. J’avance dans le brouillard. Un bruit de plus en plus net : un souffle mécanique. Une ombre dans le brouillard, quelque chose de plus sombre, un toit, c’est un toit, c’est le toit de la ferme aperçue tout à l’heure. Puis émerge la pelleteuse, la même qu’au départ, une pelleteuse orange de marque Maxima, une pelleteuse à l’arrêt, la pelleteuse qui signifie que la boucle est bouclée.

Samedi

Le Journal de Mickey en allemand, un écureuil en peluche, une boîte à meuh qui ne meugle pas – c’est sans doute autre chose, un ampli peut-être – le bois du chalet, ce mot, rustique, qui me monte à la bouche et le chant du coq. Quelle heure est-il ? Lire à haute voix les aventures de Picsou, s’appliquer à prononcer correctement le Hochdeutsch mais n’y comprendre rien, sinon cette image de Picsou plongeant dans une piscine de dollars, mais ce n’est pas cette histoire-là, le livre est vieux, racorni, usé, il était dans un carton au-dessus du lit, il faut le ranger là où on l’a pris. Le coq continue de chanter. Au milieu de l’après-midi. Cette pensée : le cri du coq change selon les langues. La version locale : kokodi, kokoda. On avait appris la chanson à l’école : unsere Güggel dä isch tot.

Vendredi

Comme la couverture d’un livre ancien mais ce n’est pas un livre et ce n’est pas ancien. Retrouvé au bas de l’étagère entre cahiers et fascicules. Une écriture fine, élégante, illisible. Une signature : Johann Wolfgang von Goethe. L’avais-je acheté à Vienne ? Un rabat aimanté pour fermer le carnet – mais s’agit-il véritablement d’un carnet ? – un papier crème ligné, l’appel à écrire. Sur la première page, je trace le mot Grange, je l’encadre, j’ajoute entre parenthèse titre provisoire et j’écris en-dessous journal d’écriture. Il m’attendait depuis combien de temps ? Vienne, c’était en 2003, je crois, l’année de l’éclipse. Mais j’y suis retourné quelques années plus tard, pour le marché de Noël. Je tourne la page : une date puis besoin de réfléchir à la matière accumulée, d’esquisser des structures, d’interroger le déjà-écrit.

Jeudi

Les lettres sur la page se mélangent. Le parasol. La table de verre. Chaleur. Fatigue. Il faut relire. Des tableaux, des graphiques, des chiffres. Le toit du garage, blanc, les silos à grain, les villas, le golf, les grues, le Jura. Vue habituelle. Floue. Le livre me tombe des mains. Les trois chaises empilées, la quatrième où je suis mal assis. Un marque-page blanc où il est écrit en rouge Librairie Albert le Grand. Une main écrit. La mienne se tend. Douleur dans l’épaule. Je repose le marque-page dans le livre. Parasol replié. Le soleil frappe. Remonter dormir.

Mercredi

L’heure sur le tableau de bord : 14h20. Le rendez-vous : 14h21. Déjà fini. Avant l’heure. Je sors du parking, m’arrête pour glisser le ticket, attend que la barrière se lève. Ce n’était qu’une formalité. Pour l’instant. Pas le temps de m’asseoir sur une chaise en plastique que déjà ce Securitas joufflu me faisait entrer, puis tout est allé très vite. Je n’ai rien senti. Pour l’instant. Sur le siège passager, la lettre avec le QR Code, le précieux passe-partout même si l’intention d’aller nulle part. À côté : le vieux carnet beige, ressorti pour l’occasion. Deux étiquettes et deux fois ce mot qui me fait entrer dans une ère nouvelle : Moderna.

A propos de Vincent Francey

Enseignant, chanteur et clarinettiste amateur, je vis dans la région de Fribourg, en Suisse, et suis passionné de lecture et d'écriture depuis toujours, notamment via mon site https://www.lie-tes-ratures.com/ mais aussi sur un blog né à la suite de l'atelier d'été sur la ville : https://fribourgs.com/ Auteur d'un livre autoédité, Je de mots, dictionnaire intime, je suis également présent sur YouTube pour, entre autres expérimentations, y parler de mes lectures : https://www.youtube.com/channel/UCWQ2KqUjzkWSfrjoCjlSctQ

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