#P6 Ouvrir la fenêtre sur les pédiluves


 
 
 
 
 

Dimanche 

Il faudrait laver la voiture. La tâche d’essence mange la peinture. Égoutter le pistolet, compter les centimes gaspillés par la négligence et l’absence d’envie de prendre soin de cet instant où l’on remplit le réservoir. Les pieds glissent sur les pédales. Les mains sur le volant , il faudrait utiliser des gants, il y en avait, à disposition des délicats ou de je ne sais qui. Imaginer qui prends des gants pour attraper le pistolet. Je les contemple, de loin. La carrosserie n’est toujours pas lavée  mais la prise de conscience commença là. Sentiment de dégoût à la station essence. Le dimanche.  Cependant ne rien faire, laisser couler, repartir, traîner la tâche. Depuis le dedans, elle ne se voit plus. 

Lundi

Il n’y a plus assez de place sur les deux séchoirs Tancarville. Trop de linge en retard. Une voisine de quartier, elle, a un sèche-linge. Tout neuf.  Elle propose. C’est vrai que le séchage accéléré et l’absence de cet étalage d’intimité dans le salon sont tentants. Hésitations. L’idée de traverser la rue avec le tas de linge mouillé, le risque de perdre une culotte sur le trottoir. Invitation touchante mais déclinée, le linge pendra et s’entassera. 

Mardi

La barrière du parking. Quand on a plus de carte bleue on oublie qu’il faut aller aux caisses automatiques. Marche arrière, il fait chaud, c’est qui cette conne ? Trouver des pièces, je n’ai plus l’habitude de chercher des pièces, le sans contact à tout va. En insérant la monnaie dans la caisse je décide que je n’irai plus chez ce buraliste qui me demande chaque jour si je paye sans contact, avec le même air, il ne varie jamais la formule, il répète inlassablement cette même phrase On fait le sans contact Madame ? J’ai envie de lui dire ta gueule et d’arrêter de fumer à chaque fois. Et la barrière  du parking s’ouvre. J’allume une cigarette.

Mercredi

Il a ouvert ma fenêtre en précisant que c’était un réflexe sanitaire. Je me suis demandé s’il avait d’autres réflexes sanitaires, si je fumais trop et s’il n’étouffait pas. J’ai pleuré et j’ai ri. Il avait un slip bleu. Comme le ciel depuis  la fenêtre ouverte.

Jeudi

Les enfants découvrent le mot pédiluve. C’est rigolo, ils n’écoutent pas l’étymologie, ils préfèrent créer la leur et se rouler dans le pédiluve. C’est sale, ils n’entendent pas et balancent de l’eau de pieds de partout. Ils ne pensent pas à l’eau de manière sectorisée comme les adultes, l’eau de pieds n’est pas dégoûtante, on peut y jouer, et c’est même plus amusant parce que la mère gueule, que le mot est neuf et que ça bloque le passage des gens trop pressés.

Vendredi

Un seul appel, officiel, convocation, Maman c’est qui ?  Pourquoi tu ne peux pas retourner jouer dans ton pédiluve à cet instant précis où il aurait fallu être seule mais où l’on entre sur le seuil de la boulangerie ? Pourquoi les appels officiels tombent toujours mal , sur les seuils de boulangerie ou dans les cabines d’essayages? Pourquoi on ne peut pas endormir les enfants et la boulangère avec des mensonges ? 

Samedi

Dans la salle des urgences pour enfants il y a un croquis de squelette, ça les occupe, il lisent les mots, cette fois les mots les intéressent, surtout le rectum. Pas pour l’étymologie, mais pour le lieu du corps. Les yeux pétillent, l’attente est comblée par le rectum. 

Dimanche

L’affiche publicitaire sur le mur d’en face a été changée. Cela doit faire plusieurs jours car on ne change pas une affiche un dimanche. L’attention aux murs se renforce le dimanche, c’est plus calme, il n’y a pas de voiture à regarder depuis le balcon. Après le burger bleu spécial foot qui a mis la nausée pendant un mois, c’est promo sur les cuisines équipées, moins 60 pour cent. Elles n’ont plus la cote. La régularité de cette cuisine me donne envie de vomir, comme le burger de l’affiche d’avant. Je ferme les volets. 

A propos de Marie-Caroline Gallot

Navigue entre lettres et philosophie, lecture et écriture.

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