#P6 | Seul en scène

Dimanche : Promenade au parc des Guilands. Situé en rupture de plateau, entre Bagnolet et Montreuil, le parc domine le sud-ouest de la région parisienne en offrant de très beaux panoramas sur la ville en contrebas ainsi que sur le bois de Vincennes. Un long ruban d’herbe impeccablement entretenu comme une route recouverte de gazon. Un lieu de promenade vallonné, fait de sentiers de toutes sortes. Invitation à la détente. Une femme et son amie sont assises près de l’étang, non loin du terrain de foot et de la piste d’athlétisme sur lesquels des hommes et des femmes font leur exercice dominicale. La femme blonde a un jeune chien. Elle ne parle que de lui a son amie. Il n’a pas été vacciné. À chaque fois qu’un chien s’approche, elle le prend dans ses bras en expliquant la raison de son geste. Le vent se lève et fait frissonner les feuilles des arbres du parc. En sortant du parc un sentier permet de retrouver la ville en traversant un quartier de maisons de guingois, promises à la une destruction prochaine.

Lundi : Depuis quelques mois seulement, le transport fluvial a repris sur le canal Saint-Martin. Depuis le pont de la Grange aux Belles, une manœuvre de l’écluse est en cours. La péniche est en surplomb, dans l’attente que le niveau de l’eau descende pour lui permettre de passer la prochaine porte. À cette hauteur la lumière du soleil dans l’encadrement ombragé des arbres renforce sa visibilité et son éclat. Découvrir après coup, en se fiant au nom de la péniche, qu’il s’agit d’un musée flottant qui transporte à travers l’Europe des œuvres de Jean Tinguely. Et découvrir que cette écluse des Morts doit son nom à deux lieux macabres situés à proximité : un cimetière mérovingien et le sinistre gibet de Montfaucon, principale potence des rois de France, détruite en 1760, et dont Victor Hugo écrivait à la fin de Notre-Dame de Paris : « Le massif de pierre qui servait de base à l’odieux édifice était creux. On y avait pratiqué une vaste cave, fermée d’une vieille grille de fer détraquée, où l’on jetait non seulement les débris humains qui se détachaient des chaînes de Montfaucon, mais les corps de tous les malheureux exécutés aux autres gibets permanents de Paris. Dans ce profond charnier où tant de poussières humaines et tant de crimes ont pourri ensemble, bien des grands du monde, bien des innocents sont venus successivement apporter leurs os. »

Mardi : Dans les derniers étages d’un immeuble voisin de la bibliothèque François Villon, au tout début de l’Avenue Mathurin Moreau, la vitre d’un vasistas reste souvent ouverte le matin. La vitre en plan incliné. À cette heure de la journée et en cette saison, le soleil assez haut dans le ciel frappe dessus de manière frontale et s’y reflète avec une telle intensité qu’il est aveuglant. Impossible de travailler sans baisser les rideaux.

Mercredi : C’est un détail qui attire l’œil, un détail architectural auquel on n’a jamais réellement prêté attention jusqu’à présent, la courbure d’un immeuble haussmannien sur la place du Colonel Fabien, qui sous la luminosité encore forte de cette fin de journée et l’encadrement végétal des platanes, vient souligner l’arc de cercle qu’elle forme avec élégance. Et cette attirance soudaine permet de voir ce qui ce jour là apporte un intérêt supplémentaire à cet immeuble, au regard qu’on y porte, pour se protéger de la forte luminosité les propriétaires de deux appartements séparés d’un étage ont baissé leurs stores de couleurs vives. Rouge pour l’un et bleu pour l’autre.

Jeudi : Le cyanotype est une technique photographique ancienne mise en point en 1842 par le scientifique et astronome anglais John Frederik William Herschel. Hexacyanoferrate de potassium augmenté de dichromate d’ammonium. Elle permet d’obtenir un tirage unique dans une superbe nuance de bleu. Une collègue nous apprend comment s’en servir afin de proposer prochainement des ateliers à notre public. Avec le kit qu’elle a apporté, elle nous montre comment préparer notre propre mélange à partir des deux solutions chimiques. Il faut enduire le support, puis le laisser sécher à l’abri de la lumière. Le lendemain, il suffit de juxtaposer fleurs séchées, papier découpé, papier calque dessiné, ou négatif photo, de recouvrir la composition avec un cadre en verre, et de la laisser prendre des couleurs au soleil avant de finir en la rinçant sous l’eau froide pour faire apparaître le résultat.

Vendredi : Un homme installe en plein soleil une scène pour un concert qui doit avoir lieu en début de soirée. Il s’applique à monter les uns après les autres les modules qui constituent la base de la scène, une plate-forme de panneaux portables pliables en aluminium qui paraissent si fragiles qu’on a du mal à croire qu’ils pourront supporter le poids des musiciens et de leurs instruments. La pensée du labeur invisible de cet homme qui transpire dans la chaleur de l’après-midi, dans des positions acrobatiques, à monter les différents éléments avec un couteau Suisse, et qui sera rejoint en fin d’après-midi par d’autres professionnels, ingénieurs du son, musiciens, pour finaliser la sonorisation de l’ensemble, laisse songeur. Dans quelques heures, après le concert, il faudra tout défaire. Je n’aurai pas d’autres souvenirs de ce concert que ce travail préparatoire, en marge. Et quand je passerai à cet endroit c’est ce rendez-vous raté que je garderai en mémoire.

Samedi : À l’aube, réveillé par le bruit vibrionnant d’un moustique qui tourne en rond au-dessus de ma tête, je me lève pour tenter de le chasser. La fenêtre de la salle à manger est restée grande ouverte pour rafraîchir l’appartement. Dans le ciel d’un bleu fumée, le souffle du vent qui fait danser les branches des arbres dans un grondement sonore. L’air frais sur mon corps nu qui traverse la pièce dans la demie pénombre.

La solitude a un pouvoir sur moi qui ne fait jamais défaut. Mon être intérieur se délie (de façon seulement superficielle pour le moment) et est prêt à libérer ce qui est en profondeur.

Journal de Franz Kafka (II, 49)

Je suis en train de parler à quelqu’un, j’ai l’impression qu’il m’écoute attentivement et qu’il réfléchit à ce qu’il va me répondre avant de me rendre compte qu’il ne m’écoute pas.

Tu décroches le combiné, compose les dix chiffres du numéro de téléphone, chaque impulsion correspond à un bip sonore. Tu entends sonner au bout du fil, mais personne ne décroche. Une deux, trois sonneries, personne. Leur écho résonne longtemps en toi une fois raccroché.

Assis à la table d’un restaurant en province, un homme t’adresse la parole en s’inquiète de te voir manger tout seul. Tu le rassures, tout va bien. Il s’en étonne. Tu lui répètes qu’il n’y a pas de raison, tu es très bien ainsi. Il se lève cependant pour s’approcher de ta table et s’asseoir en face de toi. On ne laisse personne manger seul, ici.

Odeur du goudron, de poussière, une solitude qu’il te faut envisager avec la sensation de n’être plus rien. Dans un square isolé, quatre chaises vides semblent poursuivre une conversation secrète. Un peu en retrait, une cinquième, renversée, parait en dehors de leur conversation. Elle n’écoute pas, distraite. La ville est là, sous tes yeux, gommée par l’évidence, et dans ses plis une insondable menace, indicible inquiétude.

La matin au réveil, tu t’étires dans ton lit, ton bras sous les draps effleure le coussin de ta femme, absente en ce moment.

Dans une rue accablée de chaleur, se diriger vers la gare. Sur le chemin, personne. On entend le bruit ténu des télévisions qui s’échappe des fenêtres ouvertes des maisons au bord de la route. C’est un jour de match. Tu as rendez-vous.

Dans le silence, ou plus exactement dans un espace où les bruits s’éloignent.

A propos de Philippe Diaz

Philippe Diaz aka Pierre Ménard : Écrivain (Le Quartanier, Publie.net, Actes Sud Junior, La Marelle, Contre Mur...), bibliothécaire à Paris, médiation numérique et atelier d'écriture Comment écrire au quotidien : 365 ateliers d'écriture, édité par Publie.net http://bit.ly/écrireauquotidien Son dernier livre : L'esprit d'escalier, publié par La Marelle éditions Son site : Liminaire

9 commentaires à propos de “#P6 | Seul en scène”

  1. Merci beaucoup pour votre lecture Rebecca. Quand on ne prend pas note au quotidien de ce qui passe dans la semaine, c’est parfois difficile de faire jaillir certains moments plutôt que d’autres dans la répétition des jours. Ce travail permet de revenir en arrière et de tenter de sauver certains instants de l’oubli.

    • Merci beaucoup Clarence, en travaillant sur cette séance de l’atelier je me suis rendu compte en effet que je ne gardais souvenir de cette semaine que par l’intermédiaire de moments marginaux : un éclair de lumière, une apparition, la couleur de l’aube, une sensation passagère.

  2. Etrangement le travail d’installation du concert le fait surgir; le descriptif technique du cyanotype appelle le bleu de la fleur absente; le basculement vers le “tu” du samedi… moments de lecture auxquels j’ai été particulièrement sensible, merci

  3. Merci Françoise pour ce retour très juste. Ce travail sur le journal de la semaine montre bien comment la répétition de nos actions quotidiennes, quand on travaille par exemple et que rien (ou pas grand chose) de ces moments nous semble être suffisamment intéressant pour le noter dans le journal, cela nous oblige à creuser en-deça, autour de sensations ou d’émotions, et ce que vous dîtes sur le travail de l’installation du concert et de la technique du cyanotype renforce cette impression de ce qui se passe en creux au travail. Pour la deuxième partie de mon texte, après la citation de Franz Kafka, il s’agit de la deuxième partie de l’atelier “Progression” proposé par François (j’ai vu peu de monde l’aborder), où il s’agissait d’aborder le mot seul de notre point de vue depuis une sélection de sept textes de Kafka où il s’appuie, pour amorcer l’écriture, sur sa relation à son contexte le plus immédiat, le plus matériel, dans un instant où il est seul.

Laisser un commentaire