#rectoverso #09 | Attentes à la fenêtre

Recto Dans les rues vaincues, quelque part un homme, dans une cuisine, assis à une table, face à une fenêtre, mange une soupe seul. Le téléphone a sonné dans la nuit, et la vieille horloge, dans la cuisine, au dessus de la table, face à la fenêtre a manqué un battement. Verso Que s’est-il passé ? Non. Non pas que Continuer la lecture#rectoverso #09 | Attentes à la fenêtre

#rectoverso #15 | composition circulaire

  1. L’atelier a toujours été prétexte
  2. L’atelier précède le texte
  3. L’atelier prétexte à procrastination
  4. Procrastiner, c’est écrire aussi
  5. L’ennui est propice à l’écriture
  6. Vraiment ?
  7. Pourquoi toujours préférer repousser plutôt que se coltiner le boulot ?
  8. Écriture photographique du réel. Couleurs, reflets, jeux de lumière. Odeurs. Matières. Clair-obscur. Appliquer le vocabulaire de la peinture aux matières qui forment le texte. Sfumato. Aplat. Lavis.
  9. Je dois faire attention à ne pas me laisser enfermer dans une sorte de boucle narrative.
  10. Je voudrais avoir fini le premier jet de ce roman fin août.
  11. Est-ce même raisonnable ? Non. Mais il faut se fixer des objectifs, sinon on n’avance pas.
  12. L’atelier permet le surgissement d’une matière inattendue, textes et idées qui ouvrent des pistes nouvelles.
  13. Tout cela, ensuite, il me faudra l’organiser dans l’ensemble général du livre, tracer les lignes directrices, fixer un plan d’ensemble.
  14. Si tu écris depuis toi, tu n’écris pas
  15. On écrit toujours depuis soi
  16. Soi n’intéresse personne, pas même toi
  17. L’universel non plus, n’intéresse personne
  18. Les livres les plus vendus sont plein de platitudes
  19. Qu’est-ce qui, dans ton récit, porte plus loin que toi ? C’est ça que je dois creuser
  20. L’écriture, c’est la mine !
  21. Tu te prends pour qui ? Tu as déjà vu des mineurs ? Fais preuve d’un peu de décence, s’il te plaît !
  22. L’écriture, c’est l’archéologie de l’intime !
  23. Tu n’en as pas marre, des points (d’exclamation, d’interrogation) ?!
  24. Tu n’en as pas marre, des phrases péremptoires ?
  25. Je me fatigue moi-même : écrire, c’est écrire, point.
  26. Commence déjà par écrire
  27. Savoir d’où j’écris
  28. Arrêter de prétendre comprendre quoi que ce soit
  29. J’écris, soit, depuis moi. Seulement en ai-je le droit ? Les souvenirs sont partagés.
  30. Écrire, c’est trahir
  31. Tu aimes bien ça, hein ? Les phrases définitives
  32. Écrivant depuis moi (entendons-nous là-dessus), j’abolis le temps
  33. Je relativise
  34. Je n’invente pas, je mets en perspective
  35. J’invente pour donner sens au réel
  36. Le passé est présent
  37. Le passé n’est qu’une reconstitution a posteriori d’un présent passé trop vite
  38. Même lieu, même figure, à l’envers. Plusieurs pistes narratives qui se dessinent.
  39. Un possible saut temporel vers l’âge adulte, pour voir comment cet innamoramento a façonné l’existence des deux protagonistes.
  40. France s’est imposée dans le livre. Je dis qu’elle n’existait pas avant, c’est faux. Elle n’avait pas ce rôle.
  41. France ne s’est imposée nulle part : c’est moi, le démiurge qui commande à mon livre
  42. Je transpose des faits. Je transmue l’eau en vin. Parfois l’eau a meilleur goût que la piquette que je sers
  43. Y revenir, au texte
  44. Le problème, avec France, c’est qu’elle a le même prénom que la soeur d’un ami très proche.
  45. France a presque le même prénom que ma soeur !
  46. France a existé. Il y a eu une fille appelée France, qui n’est ni ma sœur, ni celle de mon ami
  47. Je ne sais pas ce que France est devenue. Elle va bien, j’imagine
  48. France ne ressemblait pas vraiment à France
  49. France ne ressemble pas vraiment à France
  50. Ne l’appelez plus jamais France !
  51. France, prénom prétexte à l’écriture
  52. Seulement maintenant, elle a pris corps : j’écris France et elle existe dans mon livre. Elle a pris chair.
  53. Elle a pris cher, France !
  54. Les textes qui précèdent l’atelier n’allaient pas dans cette direction
  55. Légère variation de cap ou bien naufrage ?
  56. Merci François. Merci bien ! Je fais quoi, maintenant ?
  57. André Breton parlait de phrase tremplin, une phrase qui amorce un livre, une phrase mystérieuse, étrange, qui libère la conscience, le flux automatique des mots. L’atelier joue ce rôle pour moi : la mise à jour d’amorces de textes.
  58. Une photo, non pas une description, mais montrée à travers les émotions qu’elle suscite. « Aller au bord du gouffre qu’est la langue poétique ».
  59. La possibilité d’une anamnèse, quand Alex et Claire prennent conscience qu’ils ne sont pas fait pour être ensemble. Une autre vie les attendait, à côté de laquelle ils sont passés. MAIS : ils peuvent inventer leur futur.
  60. Écrire, c’est réécrire
  61. Je ne relis pas.
  62. Je ne numérote pas
  63. Si vous voyez des numéros, je les ai ajouté après coup
  64. À la relecture, donc
  65. Je fais mon numéro
  66. Je fais mon maximum
  67. Je suis fatigué
  68. Écrire me fatigue presque autant que le reste
  69. Le reste, je n’en parlerai pas (pitié, pas de pathos !)
  70. Écrire me fatigue mais me maintient debout
  71. Écrire pour écrire plus
  72. Écrire pour écrire plus : ça ne veut rien dire
  73. Peut-être que pour moi, si
  74. Conseil de François : « Spirale ouverte, et non parcours linéaire », ce qui n’est pas sans me rappeler la composition circulaire chère à Mendelsohn et qui m’obsède tant : « technique, fondée sur le lumineux principe méditerranéen qu’il y a bel et bien un lien entre toutes choses », écrit-il dans Trois anneaux.

#rectoverso #14 | Les Rayonnants et autres archives

1. RECTO 1.1. Période : 1820-1831 Figures majeures de la période Major Antoine (1790-1858) : officier polonais, participa à la bataille de Raszyn, exilé après l’insurrection de Novembre. Adam Mickiewicz (1798-1855) : poète romantique polonais, auteur de Grażyna et Les Aïeux. Tomasz Zan (1796-1855) : fondateur de la Société des Rayonnants et plus tard des Philarètes, intellectuel et poète. Tadeusz Continuer la lecture#rectoverso #14 | Les Rayonnants et autres archives

#rectoverso #15 | Elucider

  1. J’en ai marre des listes. J’ai l’impression que ça ne mène nulle part.
  2. Je me souviens de ce jeu inventé, par je ne sais qui (un plasticien célèbre) où il fallait choisir entre deux options, à l’infini.
  3. Êtes-vous plutôt ceci ou cela ? Comme ci ou comme ça ? Préférez-vous ceci ou cela ?
  4. Je n’aime pas choisir. Je n’aime pas avoir à choisir.
  5. Aimez-vous avoir le choix, ou non ?
  6. Non.
  7. Pourtant, j’ai aimé les listes. Sei Shonagon, évidemment. Et puis un certain Mabille, que j’avais rencontré chez Heusbourg, dans sa galerie à Nice.
  8. Il était marrant, ce Mabille. Et son livre, c’était quoi déjà ? Je cherche sur internet : C’est cadeau (2018).
  9. Peut-on faire la liste de ce que l’on offre ? Comment organiser l’inventaire du désordre de nos objets, de nos organes, de nos émotions ? Arranger alphabétiquement le chaos du monde, comme une façon de trier sans rien jeter. Excéder les limites en mettant l’infini de l’accumulation en marche. C’est le paradoxe des listes alphabétiques : elles créent des hasards, rapprochant des choses éloignées dans l’espace et dans l’esprit, simplement parce qu’elles partagent une lettre.
  10. Il y a certaines petites choses,
    certaines
    petites choses,
    certaines
    petites
    choses
    dont j’aimerais vous parler.
  11. Qu’est-ce qu’il devient, Heusbourg ? Cela fait longtemps que je ne l’ai pas vu. La dernière fois que je suis passé avenue Pauliani, la galerie était pleine de cartons, mais il n’y avait pas un chat.
  12. Heusbourg avait deux chats. L’un est mort.
  13. La proposition 15 me va mieux que la 14. La proposition14 m’épuise. Je n’ai pas fini mais je vais y arriver. On finit ce qu’on a commencé.
  14. Mais pour finir, il faut savoir ce qu’on veut en faire. Que vais-je faire de l’archéologie de mes textes de cet été ? C’est du moins ainsi que j’ai compris proposition 14.
  15. J’ai exploré le côté polonais. Le côté socialiste. Le côté chinois. Le côté climatique. Le côté chamanique. Le coté mycètes.
  16. Tout cela est à moi ; plus exactement, tous ces côtés affleurent au travers de mes textes.
  17. Tout cela m’échappe et me dépasse, bien évidemment.
  18. L’autre chose que. L’autre petite chose que j’aimerais dire c’est
  19. Quoi ?
  20. Que je suis fatiguée de ce récit maternel qui n’en finit pas de pousser mais n’advient pas.
  21. J’ai réfléchi à la cause de cette fatigue. Ce récit m’enferme dans un rôle qui m’a fait souffrir.Être la fille de ma mère. Être la mère de ma mère.
  22. J’y reviens malgré tout parce que parvenir à raconter cette histoire me donnerait l’impression que j’en ai fait quelque chose. Que ce n’est pas un poids mort dans mon existence, une tache indélébile, un échec irrattrapable.
  23. Il parait que les femmes ne se lassent jamais de parler des mères qu’elles ont, qu’elles sont, qu’elles auraient aimé avoir, qu’elles seront peut-être, qu’elles ne seront jamais…
  24. Malédiction.
  25. Je voudrais que le récit donne voix à mon expérience, mais je ne sais pas si mon expérience, ni même le récit que j’en ferai, aurait un effet quelconque.
  26. Cet été, j’ai lu un bouquin sur les relations mères-filles. La théorie est assez convaincante, mais les exemples tirés de la littérature qui servent à illustrer les concepts étaient en général médiocres, car trop datés, à part celui de la pianiste de Jelinek.
  27. Bovary et Berthe, Lolita et sa mère. Ce sont des chefs-d’œuvre, mais pas pour la relation mère-fille.
  28. Comment s’appelait la mère de Lolita ?
  29. Charlotte est la mère de Lolita.
  30. Il parait que les femmes aimeraient aussi s’expliquer, ou mieux comprendre la nature des rapports difficiles qu’elles entretiennent avec la fonction maternelle.
  31. Ce récit maternel me fait souffrir quand je l’écris. Autant que m’a fait souffrir la vie avec ma mère. C’est même pire quand je le revis.
  32. Je ne parviens pas à trouver la juste distance.
  33. A saisir mon objet.
  34. C’est peut-être pour cela qu’il n’y a finalement pas beaucoup de romans sur la relation mères-filles.
  35. On ne sort pas du documentaire.
  36. Trente-six ans, c’est l’âge auquel ma mère a commencé à boire.
  37. Pendant longtemps, je me suis dit : si j’atteins trente-six ans sans devenir alcoolique, alors je ne le serai jamais.
  38. J’ai dépassé l’âge fatidique des trente-six ans et je ne suis pas devenue alcoolique.
  39. Je n’ai aucun mérite particulier à n’être pas devenue alcoolique, car je n’avais aucune raison de le devenir.
  40. Ma mère avait ses raisons mais je ne les connais pas. Cette énigme, je cherche à la résoudre.
  41. Je fais le pari que la littérature me donnera des réponses.
  42. C’est idiot de ma part mais j’ai cette foi dans la littérature.
  43. Souvent, j’ai comprend les ressorts cachés des situations que parce que je les écris ou parce que je l’ai lu quelque part.
  44. Ecrire, c’est élucider.

#rectoverso #15 | Ecrire no future

  1. L’attente est morte.
  2. Elle n’avait que trop vécu.
  3. Trop longtemps.
  4. Il faut y aller.
  5. Il est l’heure maintenant.
  6. L’heure de.
  7. Se jeter vers.
  8. L’au-devant.
  9. Sans savoir.
  10. Surtout ne rien savoir.
  11. Ne rien demander.
  12. Ne rien attendre.
  13. L’attente est morte depuis longtemps.
  14. Y aller.
  15. Aller de l’avant.
  16. Y aller maintenant.
  17. Ecrire est un jeu.
  18. Ni écrire sur. Ni écrire pour. Ni écrire avec. Ni écrire pendant. Ni écrire sans.
  19. Ecrire. Point.
  20. Ecrire dans l’en-avant. Où il n’y a rien. Où tout reste à.
  21. Ecrire devant soi.
  22. Il est mort, je n’étais pas né.
  23. Repars de là. Ne regarde pas derrière toi. Avance. Derrière toi, il n’y a rien. Il est mort. Tu n’étais pas né. Derrière toi, il n’y a rien.
  24. Tu n’as jamais vécu à ses côtés. Jamais entendu le son de sa voix. Jamais touché la peau de ses mains. Jamais embrassé sa joue. Jamais sauté sur ses genoux. Jamais vu le temps creuser des rides sur son visage. Jamais la maladie le ronger. Jamais son corps froid. Jamais mort. Avance.
  25. Je le connais par ouï-dire. Ce que l’on m’a raconté. Vrai ? Faux ? Exagéré ? Inventé ? Qu’est-ce qui, dans le roman familial, relève de la fiction ?
  26. Le bridge se joue avec cinquante-deux cartes. C’est un jeu dit de levées.
  27. Le bridge est un jeu d’enchères. Là est le nœud. C’est un jeu qui attend des joueurs qu’ils se projettent. Qu’ils se prononcent. Qu’ils annoncent, cartes en main, le nombre de levées qu’ils entendent réaliser.
  28. Puis les joueurs devront se tenir au plus près de leur annonce. S’en approcher le plus possible. Réaliser le contrat.
  29. Le bridge est un jeu où l’on regarde devant en se donnant une contrainte.
  30. Ce pourrait être un jeu d’écriture.
  31. Je ferai tant de levées. J’écrirai tant de lignes numérotées de 1 à. Combien ? 1000 ? On parie ?
  32. Viennent les questions : y parviendrai-je ? Ai-je eu raison d’enchérir à cette hauteur ? N’ai-je pas présumé de mes forces ? Ai-je placé une trop grande confiance dans mon jeu d’écriture ? Me suis-je menti à moi-même ? Suis-je présomptueux ? Arrogant ? Ou au contraire, ai-je eu tort de ne pas enchérir alors que mon jeu s’y prêtait ? Suis-je trop timoré ? Quelle main invisible a freiné mon ardeur ? Qu’est-ce qui m’a fui ? Qu’est-ce que j’ai fui ? Suis-je réellement un joueur ?
  33. Dans sa chambrée, lorsqu’il ne pouvait pas voler, soit que le plafond était trop bas, soit que l’avion était cloué au sol à cause de problèmes techniques, il jouait au bridge avec ses camarades. Pour passer le temps. Ils jouaient. Point.
  34. Piloter un avion n’est pas un jeu. Surtout pas un bombardier Bloch 210. Et surtout pas pendant la période d’essai et de mise en service de cet engin de 10 190 kilos, d’une envergure de 22,80 mètres pouvant transporter 1 600 kilos de bombes, atteindre une vitesse de 335 km/ h et voler jusqu’à 9 900 mètres d’altitude.
  35. Faire décoller ce mastodonte était une gageure. Il y eut de nombreux accidents à cause de moteurs manquant de puissance. Lever un tel monstre n’allait pas sans risque. Tous le savaient. Lui aussi le savait. Tous savaient qu’ils pouvaient finir écrasés sous des amas de tôles. Lui aussi le savait. Mais ils y allaient. Ils y allaient quand même. Et lui aussi il y est allé. Ils obéissaient aux ordres. Voler avait été leur rêve. Ils en avaient fait leur métier.
  36. Tu voles de mot en mot. De lien en lieu. Tu ne sais pas où tu vas. Mais tu dois continuer. Continuer quand même. Quel que soit le risque. Avancer.
  37. Dis-toi que tu ne vas nulle part.
  38. Que simplement, tu vas.
  39. Peut-être écrire son histoire. Ou peut-être pas.
  40. Je me méfie de mes propres souvenirs. Ai-je bien entendu ? Bien compris ce que l’on me disait de lui ? Qu’il était un peu casse-cou au volant de sa moto ? Que, survolant le bourg où sa femme exerçait son métier d’institutrice, il décrochait de l’escadrille et frôlait en rase-motte le toit de l’école ? Que, alertés par le vrombissement des moteurs, tous les enfants surexcités couraient dans la cour de récréation pour le voir passer ?
  41. Q’est-ce qui, dans un roman familial, relève de la fiction ?
  42. Les photos, parce qu’il y a des photos, disent-elles la vérité ? Toute la vérité ? Le jurent-elles, main levée ?
  43. A tout le moins, elles montrent des fragments de réalité. Elles le montrent dans des moments de sa vie. Ce sont des photos en noir et blanc bordées d’une marge blanche. Certaines dentelées. D’autres pas. Conservées encore aujourd’hui dans un portefeuille en simili cuir noir. On le voit en habit militaire puis en civil. Au pied de son avion ou dans le cockpit au poste de pilotage. On le voit en train de lire dans sa chambrée. On le voit faisant du ski avec des camarades. On le voit sérieux. On le voit sourire. On le voit oser un regard amoureux vers celle qui va devenir sa femme. On le voit dans toutes sortes de situations. Le visage radieux. Le visage blême. Les traits tirés. On devine sur son visage les traces de la maladie. On les redoute.
  44. Sur toutes ces photos, il existe. Mais qu’est-ce que ces photos disent réellement de lui ?
  45. Je ne sais pas.
  46. Et si je me mettais en tête d’écrire à partir de ces photos, est-ce que j’en apprendrais davantage sur lui ?
  47. Qu’est-ce que mon écriture me dirait de lui ?
  48. Quel personnage naîtrait d’entre les mots ?
  49. Il pilota un « cercueil volant » à ses risques et périls. Il fit du ski lors d’un stage en montagne. Il épousa ma grand-mère. Il survola le désert marocain. Il contracta la tuberculose. Il jouait au bridge avec ses camarades. Plus tard, convalescent, avec ses amis. Quelque temps après, il mourut.
  50. On peut jouer au bridge avec un mort.
  51. De quoi écrire est-il le nom ?

#rectoverso #15 | Fractale du désir

d’ELLE, en ELLE. Ça court, ça envoie du lourd, ça attrape par derrière, glisse par-dessus, sur les côtés, de partout. Là. Ici. Là en corps. Plus là que là. C’est dur, mou, dur et mou, encore, encore. Long                 temps.                                                 Même sans être là.                    ELLE plonge dans                                                                                  l’infini sans repère,                                        tombe. J’ai numéroté. Quatre-vingt-dix. Un chiffre rond. Ce n’est pas the end

#rectoverso #10 | trouée verte

Est-ce que c’est encore la ville ? J’avais cherché, pour atténuer le choc, une déchirure. J’ai marché. Trouée verte. Des arbres et la forêt des toits. Puis il y eut cette voie de chemin de fer où l’herbe reprenait le dessus, cette avenue nue, rectiligne, interminable, et, peut-être, derrière la rangée des arbres tant bien que mal alignés, quelque immeuble incongru. Continuer la lecture#rectoverso #10 | trouée verte

#rectoverso #15 | les volutes de fumée sont des spectres bienveillants

15. Je relis mes mots et c’est comme taper du poing sur une table. La table résiste. Les mots aussi.
16. J’ai besoin d’un début et c’est Pauline assise sous les platanes. Je voudrais entrer dans son silence, savoir ce qu’elle se disait avant le départ.
17. Le Sampiero Corso. Le bateau comme un animal, énorme, massif, indifférent.18. Traverser la mer, c’est Continuer la lecture#rectoverso #15 | les volutes de fumée sont des spectres bienveillants

#rectoverso #15 | l’ancien monde

1. O et M vivent à Aulon dans les Hautes Pyrénées, elles doivent ramasser les fagots dans la pente raide de la montagne après l’école. Le travail est pénible ; il faut porter les branches de noisetiers sur la tête et, si un fagot tombe, se pencher pour récupérer chaque branche éparpillée. 2. Dans la première moitié du XXe siècle, dans Continuer la lecture#rectoverso #15 | l’ancien monde

#rectoverso #15 | de cette masse mouvante qui transpire des mots

  1. Je me demande parfois d’où ça vient. Mais pas souvent.
  2. Je me demande plein de choses parfois, je ne sais pas d’où je tiens ça. Certains diront que c’est important de se poser des questions à tous les âges de la vie, d’autres que c’est un manque de confiance en soi-moi. La vérité est que ça ne m’intéresse pas.
  3. Il y a ce livre immeuble, La vie mode d’emploi. J’aime Perec. Je ne suis pas Perec.
  4. Je me demande d’où vient l’envie d’écrire. Je pourrais dire besoin mais je n’aime pas l’idée d’avoir besoin d’écrire. Comme on a besoin d’aller pisser.
  5. En réalité, ça ne m’intéresse pas de savoir d’où me vient cette envie. 
  6. Beaucoup de choses ne m’intéressent pas, possible que ce soit l’âge. Je n’ai pas envie de devenir comme tous ces vieux et vieilles qui n’ont plus de filtre et qui balancent toutes les saloperies qui leur passent dans la tête. Beaucoup de choses ne m’intéressent pas, mais pas les autres.
  7. J’ai besoin du regard des autres, mais souvent, c’est vrai, ça ne m’intéresse pas beaucoup.
  8. Un immeuble, sept appartements, vingt-cinq familles, couples ou individus seuls, durant une période de près de soixante ans (1963-2020). Je raconte.
  9. Je raconte et puis je tisse. J’adore écrire comme ça, des fragments que j’assemble après.
  10. Je ne sais pas écrire de façon linéaire. J’ai lu quelque part, je ne sais plus où, que si la ligne droite était le chemin le plus court pour relier deux points, c’était aussi le chemin le plus ennuyeux.
  11. J’écris pour ne pas m’ennuyer. Probable.
  12. J’écris parce que ça me plaît. Évident.
  13. J’invente vingt-cinq histoires et je me rends compte que certaines se ressemblent.
  14. J’invente, mais je plonge dans mes souvenirs aussi. Certaines histoires sont proches de mes souvenirs. D’autres non.
  15. Je ne sais pas si on peut trahir un souvenir.
  16. Je sais qu’on peut le déguiser, lui mettre une cagoule sur la tête, l’habiller en danseuse étoile ou en chevalier. J’aime bien travestir un souvenir avant de m’endormir.
  17. Je sais qu’il y a des milliers de façons d’écrire. Chez moi, une grande partie du processus d’écriture se fait sans écrire.
  18. J’ai enterré un cousin hier, j’ai beaucoup écrit.
  19. J’écris dans ma tête tous les soirs avant de m’endormir.
  20. J’ai l’impression d’écrire en permanence. J’ai aussi du mal à rester assis devant mon ordi durant des heures, j’ai mal partout, je tiens plus en place. Alors je me lève, je marche et j’écris autrement.
  21. Cet immeuble, je le connais bien. C’est l’immeuble dans lequel j’ai habité avec mes parents, mes frères, mes sœurs et ma grand-mère durant les premières années de ma vie. Jusqu’à je parte vivre ailleurs, sans ma famille.
  22. J’ai intégré l’immeuble dans le décor du livre que j’écris. Mes histoires se passent dans les appartements de cet immeuble à différentes périodes.
  23. Je suis présent dans le livre que j’écris, mais je suis le seul à savoir qui je suis, quels nom et prénom je porte. Je me suis bien déguisé.
  24. Parfois, je me fais un clin d’œil.
  25. J’aime bien raconter des histoires. Je crois que la fonction première de l’écriture, c’est de raconter. Mais ça ne m’intéresse pas de savoir quelle est la fonction première de l’écriture, j’aime raconter.
  26. Quand mes enfants étaient petits, je leur lisais rarement des histoires parce que je m’endormais avant eux. Alors, je leur racontais des histoires que j’inventais. Le personnage principal des histoires que j’inventais était une petite baleine qui s’appelait Baleino. Mes enfants se sont longtemps endormis en écoutant les aventures de Baleino.
  27. Où vont les histoires qu’on invente et qu’on n’écrit pas ? Qu’on n’écrit pas sur un ordi ou sur une feuille de papier ? Qu’on écrit dans nos têtes ?
  28. Les vingt-cinq histoires de mon immeuble, quand je les ai écrites, j’ai parfois eu l’impression de travailler à la chaîne. De produire de l’écrit au kilomètre. Puis je me suis dit que c’était juste le matériau que je devrais façonner plus tard. C’est ce que je me suis dit.
  29. En vérité, il y a vingt-six histoires. Autant qu’il y a de lettres dans l’alphabet, ce n’est pas un hasard. La vingt-sixième ne concerne pas un ou des occupants de l’immeuble. C’est l’histoire de celui qui vivait dans un cabanon à l’emplacement exact où l’immeuble a été construit. Il a été assassiné.
  30. Les histoires s’entremêlent dans ma tête. Parfois, ça devient trop compliqué, elles se font des nœuds entre elles.
  31. Le plus simple, pour écrire, c’est quand même de taper sur un clavier d’ordinateur.
  32. Je suis celui qui écrit, vous êtes celle ou celui qui lit. Il y a une troisième entité présente ici, c’est le livre que j’essaie d’écrire. Comme vous avez pu le voir, il vient souvent nous interrompre dans notre discussion. Il vient souvent m’interrompre aussi dans ma réflexion. J’aimerais qu’il apprenne à frapper à la porte.
  33. Je crois qu’il s’en tape et qu’il fait ce qu’il veut.
  34. Ceci n’est pas un journal d’écriture.
  35. Ceci ne regroupe pas mes réflexions sur l’écriture.
  36. Ceci est juste une façon d’expliquer comment des mots transpirent de la masse mouvante dans laquelle baigne mon esprit.
  37. J’ai longtemps cherché un ou des mots qui puissent remplacer masse mouvante. Magma ne me plaît pas. Dans mon imaginaire, Golem serait sans doute le plus proche de ce que je veux exprimer, mais le terme est bien trop marqué par un univers qui m’est complètement étranger.
  38. Mon livre immeuble m’embarque souvent en terrain fantastique. Mon livre immeuble fait le lien entre quelques-uns de mes souvenirs et le fantastique, en passant par toutes sortes de personnes et d’histoires complètement fictives.
  39. C’est pareil pour les noms que j’ai donnés à mes personnages. La plupart sont complètement inventés, mais quelques-uns sont issus de très vagues souvenirs. Il y a, par exemple, la famille Stankovič. Quand j’étais ado, il y a une cinquantaine d’années, c’était le nom d’un moniteur de ski que j’avais rencontré dans une colo. Rien à voir avec la famille Stankovič de mon livre immeuble, juste le nom. Hier, à l’enterrement de mon cousin, j’ai revu cet ancien mono de ski. Je ne l’avais plus revu depuis une cinquantaine d’années. J’ai demandé des nouvelles de sa famille.
  40. Il y a la famille Anderson aussi. Anderson, c’était le nom d’un copain de mon fils quand on vivait à Montréal. Quand il parlait de lui, mon fils, qui avait six ans à l’époque, prononçait son nom à l’anglaise. Andr’sonn. Mais cet Andr’sonn n’a rien à voir avec les Anderson de mon livre immeuble.
  41. J’aime bien trouver des noms pour mes personnages. Quand je cherche un nom de personnage, je suis sensible à la couleur qui me vient à l’esprit lorsque je le lis ou que je le prononce. Taberlet, Uzan, Elissagaray, Lynagh, Ziegler, Kadiri. Moi, je vois des couleurs.
  42. Ça s’écrit pas, les couleurs qu’on voit derrière les personnages. C’est de l’écriture pourtant.
  43. « Ça existe, ce que je ressens, ça existe ! » C’est une réplique d’une pièce de théâtre, Le Brasier, de David Paquet. En écrivant ces lignes, cette réplique me vient à l’esprit.
  44. Ça pourrait être intéressant d’écrire un roman avec des répliques de pièces de théâtre. J’imagine que ça existe déjà. Sûrement. Mais il faudrait connaître les pièces de théâtre pour apprécier. Je ne connais pas beaucoup de répliques de pièces de théâtre. Il est probable que ça ne m’intéresse pas, en fait.
  45. Je relis quelques-uns des mille d’Olivia Rosenthal. J’entends sa petite musique. 
  46. Je ne suis pas d’accord avec elle quand elle dit que l’injonction à passer par le récit a envahi notre espace mental.
  47. Je ne vois aucune injonction à raconter.
  48. Je vous raconte ça, mais je ne vous oblige pas à être d’accord avec moi. N’y voyez aucune injonction.
  49. Même si mon livre immeuble, lui, m’oblige. Écrire un livre, c’est se soumettre à de multiples injonctions. On est soumis à moins d’injonctions quand on écrit dans sa tête. Je crois.
  50. Je vais publier ces lignes sans les relire. C’est le deal, ne pas relire. Ne pas revenir en arrière.
  51. C’est une injonction, ça aussi.
  52. Je ne sais pas d’où vient l’envie d’écrire. J’étais parti de là, je crois. 
  53. Cinquante-trois fragments de réflexion plus tard, je n’en sais pas plus, mais la masse qui transpire mes mots a un peu bougé.
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