vis à visage

Je cherche ton visage sur les photos de famille. Seul lui peut te signaler car tu es vêtue d’une autre mode. C’est bien ton visage mais lavé de ses rides. Rond et plein. Jais est ton visage.

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Sur le lit de l’infirmerie, je cherche ton visage, il a quitté mon souvenir, je m’affole, je tente de le recomposer par fragments, ta fameuse mèche blanche,  tes yeux si noirs, ton ovale rond, ton nez m’échappe, tous ces éléments restent disjoints comme les pièces mal ajustés d’un puzzle, ça ne s’emboite pas, ça ne fait pas toi, je m’agite dans mon lit de fièvre, je tousse fort, une croûte s’est formée qui bouche mes narines, je souffle fort comme tu m’as appris, mon mouchoir est plein de sang je le cache sous mon oreiller, je te le rapporterai en témoignage, peut-être que tu me plaindras, que tu comprendras, dehors la neige tombe, je ne pourrai pas y imprimer mes pas, je cherche encore ton visage, toi la toujours manquante. L’ovale, un nez, ta mèche blanche, tes yeux noirs, tu n’habites pas ce visage et je m’enfonce dans la douleur du manque.

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 Et ta voix, comment est ta voix ?

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Je suis sans visage. Et dans le miroir, trop de visages, parfois laids, parfois beaux, parfois durs, parfois doux, parfois jeunes, parfois vieux,  le visage comme une eau trouble, déformé sans cesse.

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Je voudrais me souvenir de la première fois où je vis le visage de ma mère. Il me semble que ça me permettrait de posséder ma vie.

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Visage ou face ? Visage… paysage, face contre pile… Comment cela peut-il désigner la même chose ?

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Vis à visage… le visage est ce qu’on voit. le visage est forcément vu. Dans l’absence il se dissout. 

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Les visages de mon père et ma mère poussent sous le mien et me disent d’où je viens, pas qui je suis…

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 Deux ou trois traits tremblés, une encre de Matisse, visage de femme, mélancolique, toi.

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Ton visage. Plein. Paupières hautes en capotes de landau sur regard fixe, doux, fixe, doux, fixe, doux. Tes grandes paupières comme dais sur regard fixé loin très loin au plus loin. Tes grandes paupières soulevées, yeux noirs, profonds noir, dardés là-bas au plus loin. Tes yeux jumelles. Il arrive que tu souris et cela fait pleine lumière ici comme l’été. Ce sourire suspendu, attendu toujours longtemps tellement attendu ton sourire rare. Parfois sur les globes de tes yeux profonds noirs une buée passe. Une larme les voilent et glissent silencieuse au coin, et dévale dévale la joue, le pli de la bouche le menton perle au-dessus du cou qui tombe comme un plomb tombe tombe dans ton corsage et rien tu ne dis rien jamais rien. Rien.

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Les sans-visage mâchoires serrées sous jugulaire le bombé fumé de la visière abaissée ls hannetons sans visages casqués côte côte casqués immobiles en rangs serrés les hannetons noirs sans visage déclenchaient au bas du ventre un fourmillement de terreur.

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La vieille aux yeux de verre de visage empaillé, filasse grise tirée vers l’arrière pour faire beignet luisant sur la nuque, des ravines sillonnent sa peau grise, elle est grise et sa robe aussi, grise, et sa bouche en fente serré sévère. La vieille sent l’aigre et brandit sa canne en menace.

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La folie m’a prise dans une cuiller de farine j’en ai saupoudré une mèche de mes cheveux , je me suis fait ta mèche, mes yeux sont presque noirs, je me suis fait ton visage, je te souris dans mon miroir…

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Deux yeux mouillants trop près : s’il te plait… boueux…. yeux qui l’enlisent tandis qu’il la presse contre le mur. S’il te plait…. Sa face est rouge luisante. La boue désirante qui jaillit de ces yeux l’enlisent. Elle ne peut pas bouger… S’il te plait… marécage du désir de l’inconnu surgi soudain. Tout a disparu, ne reste que ce visage, la vase de ce regard suppliant… s’il te plait…

A propos de Catherine Plée

Je sais pas qui est je, je arrive pas à dire je, ni écrire je, ce n'est pas du jeu de devoir faire une bio quand on sait pas qui suis-je ? Quelqu'un quelque part, je crois, qui aime écrire, semble-il, et puis bien contente de retrouver la bande des dingues du clavier...

14 commentaires à propos de “vis à visage”

  1. Bonsoir,
    j’ai lu le texte sans regarder l’auteur, et vous voilà ! Et vous me surprenez, il me semble que vous écrivez une forme nouvelle ce soir, et j’aime ça, ces petits coup de poings,
    Alors bonne suite,
    C Serre

  2. c’est que je suis de nature instable, moi. Merci à vous et en attente de vous relire aussi Catherine

  3. C’est extrêmement gentil comme remarque Huguette, pas sûre de la mériter mais ça fait bien plaisir quand même…

  4. Très chouette travail Cath’ !
    J’aime beaucoup celui-ci : ‘Je voudrais me souvenir de la première fois où je vis le visage de ma mère. Il me semble que ça me permettrait de posséder ma vie.’
    Et dans le 2e fragment, ‘une croûte s’est formée qui bouche mes narines’, j’aime cet élément tiré de l’intime qu’on ose en général à peine dévoiler, dire.

  5. beauté et profondeur… je sens que vais méditer toutes ces phrases, surtout quand elles ne comprennent qu’interrogation (mais interrogation ancrée)

  6. « me souvenir de la première fois où j’ai vu le visage de ma mère  » c’est une proposition d’écriture ça ! En tout cas ça fait bien marcher dans la tête.

  7. J’adore le travail très fouillé sur les paupières. Tu es en avance, les heux, c’est pas le prochain. C’est très agréable à lire ces fragments, on passe de personnages, scène de l’intime, à reflexions plus générales. Le visage de père et de mère qui poussent sous celui de la narratrice, beau. Merci, Catherine.