#40 jours #14 | la boîte-repas

Il est assis à la table de la cuisine, sa grande tasse de café à moitié pleine devant lui, un couteau, une serviette en papier, une assiette avec juste quelques miettes de pain qu’il fera glisser dans la poubelle, essayant de n’en laisser tomber aucune. Il regarde, posée sur la chaise à côté de lui, sa boîte-repas, vide, soigneusement lavée et nettoyée. Encore hier, il serait en train d’y caser dans les compartiments en plastique une portion de riz, des steaks panés préparés la veille, de la salade, quelques tranches de pain. Après avoir fini son café, il sait qu’il ira la ranger sur l’étagère du haut de la grande penderie de sa chambre ; il sait même l’endroit où elle ne tiendra pas de place, dans la cage à oiseaux aux barreaux maintenant rouillés qu’il avait achetée dans une brocante pour un oiseau qui n’y aura vécu que quelques semaines. Ce sera la place idéale, à côté d’une canne à pêche, un petit tambour dont il a oublié la provenance et les cinq dossiers noirs classés selon les indications inscrites sur les étiquettes.  Il regarde vers la porte entrebâillée qui donne sur le petit couloir de l’entrée et par laquelle il sortirait dans exactement dix minutes si aujourd’hui était encore hier. Sur le portemanteau en bois sombre, le seul meuble qu’il ait récupéré de la maison de ses parents, il voit accroché son blouson bleu dans lequel se trouve son portefeuille, sa carte de transports encore valide pour quinze jours, sa carte d’identité, son badge avec son nom inscrit dessus ainsi que le numéro qui lui a été attribué lors de son admission dans l’entreprise, la petite médaille argentée que son chef lui a remise hier, à la pause déjeuner, dans le vestiaire, pour bons services rendua pendant plus de trente ans. Il rangera le badge et la médaille qui se trouve encore dans son enveloppe de cellophane dans le tiroir de la table de chevet où il garde les objets les plus importants de sa vie, la montre de son père, au bracelet en cuir, et qu’il n’a jamais portée, la copie jaunie d’un certificat de naissance, une boîte en métal contenant des photographies anciennes, et un cadre en bois sans aucune photo. Il se lève sur le coup de sept heures, débarrasse la table et commence à laver la vaisselle du déjeuner qu’il pose doucement sur l’égouttoir en plastique blanc. Un bruit de voix dans une langue qu’il ne comprend pas attire son attention venant du café qui se trouve au rez-de-chaussée de l’immeuble. En déduit que ce sont les ouvriers étrangers qui se réunissent là avant de partir travailler et se demande comment ont-ils fait pour arriver dans ce bout du monde, quel enfer de papiers et de refus ils ont dû endurer, et comment ils font pour rire. Cela lui fait penser, mais il ne l’avait jamais vraiment oublié, qu’il devra dès demain se procurer sa carte de retraité à la sécurité sociale, sait d’emblée qu’il lui faudra y aller au moins deux fois, parce qu’il manquera sûrement quelque preuve de son existence.

Dans la proposition  "portraits arrachés à la ville", j'avais commencé à faire le  portrait d'un homme que j'ai beaucoup de fois croisé sur mon lieu de travail. Je me suis permis aujourd'hui d'entrer chez lui. 

A propos de Helena Barroso

Je vis à Lisbonne, mais il est peut-être temps de partir à nouveau et d'aller découvrir d'autres parages. Je suis professeure depuis près de trente ans, si bien que je commence à penser qu'autre chose serait une bonne chose à faire. Je peux dire que déménagement me définirait plutôt bien.

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