#livre #06 | mise en abîme

des mots interdits

empruntés devenus miens

mots libérateurs

Racontez un incident qui vous est arrivé. Hors sujet votre rédaction m’avait dit le professeur de français du collège d’enseignement général. Ce que vous racontez ce n’est pas un incident, c’est pire qu’un accident, un crime, un meurtre. Le professeur de français du collège d’enseignement général m’avait donc donné une mauvaise note. Il avait aussi encadré en rouge un substantif féminin que j’avais choisi pour évoquer les bateaux à fond mobile servant à transporter les produits de dragage. Il avait noté dans la marge et toujours en rouge : expression qui n’a pas sa place dans un devoir d’élève de troisième. Souligné et avec un point d’exclamation. Je suis toujours resté très fier de cette annotation de mon professeur de français du collège d’enseignement général. C’était un excellent prof, toujours ironique, qui était un authentique acteur de la pédagogie. Il amenait parfois son petit chien en classe pour nous dire Bill est plus intelligent que vous. Sa remarque au stylo rouge reste à jamais à bourlinguer dans ma mémoire.


Pour celle ou celui qui dépose un bouquin dans une boîte à livres, une magie opère, quantique. Toujours vérifiée dans les deux principales de la ville, dans celle de la Passegiata comme dans celle de la gare. Les deux sont en métal, bien conçues pour abriter les ouvrages des intempéries. Posé dans la boîte et dés qu’on s’en éloigne le livre se transforme en chat. Plus exactement en livre de Schrödinger. Quantique des quantiques, magie par laquelle le livre accède à la superposition de deux états équiprobables. Sauf en effet à revenir vérifier dans la boite pour vérifier l’état comme une mesure qui ferait advenir ce dernier, on doit admettre qu’il est impossible de dire si le livre est lu ou non lu.

Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Cabine_téléphonique

Source : https://www.bookcrossing.com/findmembers


Lus ou pas encore,tous les livres sont des impératifs. Ils sont contraintes contradictoires, exigences impossibles, défis camusiens. Range et mens. Tailles, couleurs, thèmes, alphabétiques, auteurs, hauteurs, genres, nos mises en place comme nos laissés à l’abandon ne sont que mensonges, que les signes de notre impuissance. Range aimant, notre misère confrontée aux richesses accumulées. Nous avions cru qu’il ne s’agissait que de lire et devons désormais sans cesse remonter le rocher, sans fin.


Il y eut un avant. Il y a un après. L’avant, l’après. C’est un fait, historique, social, sociologique. Longtemps je me suis endormi tard prisonnier des lectures, passées de mains en mains, qui venaient de la rue. Kessel, Cendrars, Queneau, Fallet, Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Chase, Conan Doyle, Leblanc, Leroux au seul hasard des mises en avant des kiosques et des tréteaux occupant le trottoir de l’étroite et sombre boutique du marchands de bouquins, le bouquiniste, dans laquelle nous ne nous aventurions jamais. Peut être avions nous peur d’y rencontrer des livres, autre chose que des bouquins, dont le temps allait venir. Avec les études, quelques ressources financières, les contraintes et la liberté de devoir rechercher et de pouvoir choisir me firent entrer en librairies, entrer dans le temps des livres. Privilèges riches et achats compulsifs. S’offrir l’intégralité de la correspondance de Diderot ou les deux volumes des carnets de Paul Klee est un luxe insolent. Longtemps je m’endors encore tard sur des livres de l’avant ou des bouquins de l’après. Et les souvenirs heureux des kiosques de la rue et les merveilles de la librairie-galerie de Jacques Matarasso se mélangent quand mes yeux se ferment. Alors il n’y a plus d’avant, plus d’après. Seuls, encore, toujours, les reliefs d’une estampe de James Coignard.


monde sur le dos

la tortue seule porte

Atlas imposteurs


non massicotées 

a trop déplier les yeux

des pages obligent


Il était plus de minuit lorsque le personnage de la page 12 referma Le Traité du jardin de Ji Cheng qu’il relisait souvent.

Ce matin-là il relut à nouveau le passage du Traité du jardin sur lequel il s’était endormi la veille. Yuanye, écrit par le peintre et poète chinois Ji Cheng, était un ouvrage unique, publié en 1634, exclusivement consacré à l’art du jardin.

On peut lire aussi page 13: 

Il aimait Ji Cheng parce qu’il aimait voluptueusement le calme, l’harmonie et la paix. Ses lectures du Traité du jardin lui étaient indispensables parce qu’il passait sa vie à traiter des textes de menaces, de violences et de mort.

A propos de Ugo Pandolfi

Journalist and writer based in the island of Corsica (France) N 42° 46' 0.12'' E 9° 26' 59.999’’ • son blog Ugo Pandolfi Scriptor

23 commentaires à propos de “#livre #06 | mise en abîme”

    • Oui Nathalie c’est un peu ce que tente de faire mon personnage et son auteur en tournant régulièrement les pages du Traité du jardin. Mais dans les fumées odorantes qui se forment à chaque mouvement de l’encensoir, l’encens n’est jamais seul. Les odeurs, les images, les présences de tous les maux persistent, demeurent, s’installent. Alors le personnage peut parfois s’endormir, serein, mais l’auteur n’y parvient pas. Dans sa tête ce ne sont pas les pages qui tournent mais de récurrentes angoisses. Puis quand il s’endort enfin, ses angoisses se dépêchent de venir envahir et hanter ses rêves.

  1. le dépli des yeux , quelle belle image et le jeux avec les oeils de l’ imprimerie subtil (merci pour le « non massicoté » qui me donne l’envie d’aller voir du côté du coupe papier)

  2. La carapace de la tortue, un atlas, un monde qu’elle porte. Je crois que l’image va me rester dorénavant quand je verrai une tortue. Merci Ugo pour ce regard sur le monde, cet imaginaire.

  3. « Longtemps je me suis endormi tard prisonnier des lectures, passées de mains en mains, qui venaient de la rue. » quelle belle phrase ( quasi proustienne ) presque un roman en regard du Haiku.
    Bouquin et livre la distinction est soudain si parlante. Merci pour ce beau texte ( Ah les carnets de Klee)

  4. Partie loin !

    Cicatrices douloureuses sur manuscrits et toiles,
    incrustations du regard dans la nature paysage,
    et, dans la brume humaine.
    Scènes mouvantes depuis belvédères, kiosques ou pavillons,
    pauses entre sable, arbres, rivières, pierres et monts.

    Merci pour cet écho (…logie) littéraire, pictural et poétique à l’art des jardins orientaux, nourrissant perspectives d’avant et d’aujourd’hui.

  5. Le chat de Schrödinger. mon fils m’en parlait la semaine dernière, il apprécierait ton texte. Merci pour cette leçon quantique et littéraire du matin. Et je découvre avec toi le bookcrossing. C’est génial, merci.

  6. … il y a des domaines où mon cerveau s’immobilise comme une souris devant un chat ( la souris qui fait la morte pour être sauvée – croit-elle est à la fois morte et pas) … la cabines devenues boîte à livre c’tait une belle perspective j’en ai croisé à Angoulemes et au Crotoy … merci Ugo pour les pistes à explorer …

    • Merci Nathalie de vos passages. Je ne suis sûr de rien et comme vous mon cerveau a du mal avec le quantique. J’imagine simplement que les souris de Schrodinger ont comme ses chats autant de chances d’être et de n’être pas. Par précaution évitons de les mettre dans la même boîte.

  7. … un substantif qui est un prénom féminin suivi d’un « patronyme » très prisé des masculinistes? … Ah le piquant du rouge des marges, et la causticité des maitres (à chien). Belle trace rouge sévère mais (juste?) qui libère . Merci Ugo

  8. « Monde sur le dos » si proche de « monte sur le dos », parcourir les mondes à dos de tortue, comme appréhender l’univers des personnages du personnage qui cherche l’histoire de celui qui écrit…
    Merci pour cette tortue, Ugo, et le reste du texte. Et aussi déplier les yeux.

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