autobiographies #06 | bifurquer

Tourner la tête pour voir à travers la vitre, faire se faufiler ton regard entre le bide de ton voisin et le siège de devant pour finir par buter, buter contre le sombre, le sombre parfois ponctué de tâches, de halos ou d’éclats de lumière, finir, finir sur cet effet miroir à te regarder toi voulant regarder, voulant percer la nuit de la mégalopole qui défile mais, trop loin de l’aube et ne pas voir grand-chose d’autres que des formes en nuances de noir alors recentrer, recentrer ton regard sur le devant et l’envoyer glisser, glisser par la travée centrale à travers le pare-brise pour se perdre sur le bitume qui, avec les longues parallèles à droite et à gauche, se jette sous les phares, les bas-côtés en hors-champ et au loin parfois, les points rouges des feux du véhicule qui précède à même allure et que jamais on ne rejoindra sur l’autoroute, la lumière des veilleuses, l’air conditionné, l’absence de bruits autres que le roulement, se laisser prendre par la somnolence et fixer, fixer le chauffeur ; plutôt ce reflet de lui sur le pare-brise : de petite taille ; trapu ; râblé ; rond ; le cheveu court ; brun ; bien dégagé sur la nuque ; mâchoires rendues saillantes par la mastication nerveuse d’un chewing-gum ; sur sa chemise à col blanc, il porte le pull-over bleu marine réglementaire siglé Bonanza – nom rattaché par toi au far west d’Hollywood mais pas à cette vieille côte est urbanisée –, la société d’autocars qui l’emploie pour conduire sur la ligne Boston-New-York, à l’observer ce chauffeur, le croire sorti d’un de ces films ou séries sur la maffia, peut-être aussi ça renforcé par le fait que sur le nez il porte, malgré la nuit, une paire de ces lunettes d’aviateurs aux verres comme miroirs et, dans le demi-sommeil, imaginer le suivre une fois arrivé au terminus : lui qui passe le relais au collègue en charge de la remontée ; lui qui enfile sa veste de la compagnie ; lui qui prend derrière le siège son sac de voyage à bandoulière ; lui qui sort de l’immense gare des bus ; lui qui entre dans un de ces diners où il croise et échange peut-être avec quelques autres collègues, employés ou habitués ; lui qui s’attable seul face à la rue pour siroter un café, œufs brouillés, pancakes ; lui qui rejoint l’hôtel où il a ses habitudes pour prendre quelques heures de repos et de télé ; lui qui revient sur ses pas, à nouveau un café, avec cette fois un burger, avant le retour vers le nord ; lui, peut-être bien un repenti, en tout cas, rien ne viendra perturber sa concentration de chauffeur de la compagnie Bonanza, le laisser tranquille ; lui, il n’a jamais dévié ni bifurqué.

A propos de Jérôme Cé

Surtout lecteur. Cherche sa voix en écriture avec les cycles du Tiers-Livre depuis pas mal de temps. Un peu trop peut-être. https://www.facebook.com/Jeromece6 https://boutstierslivre.wordpress.com/

Un commentaire à propos de “autobiographies #06 | bifurquer”

  1. Quelle atmosphère ! J’ai aimé les mots répétés, comme quelque chose qui avance, mais qui n’en finit pas d’avancer.