autobiographies #02 | fenêtres sur rue

Sur le seuil de l’appartement B du premier étage, elle apparaît. Elle avance à petits pas de vieille. Elle sent la cuisine réchauffée, parfois c’est plus âcre encore. Elle cache son corps épais dans des blouses blanches qui ont viré au gris depuis longtemps, ses cheveux aussi se sont dénaturés, couleur indéfinissable. Elle ne sourit jamais, personne ne lui a appris. On ne lui connaît aucun mari, même défunt, aucune amie non plus. Les voisins disent qu’on l’a posée là par hasard. D’ici elle a regardé passer sa vie, comme on regarde passer les voitures. Une nuit, elle est restée à quai. La concierge a dit Pfff, disparue dans le brouillard. Les gosses de l’immeuble ont traduit, elle est partie en voyage, ils disent qu’eux aussi ils voudraient s’en aller d’ici, comme Rosy.


Rosy ne parlait qu’à son chat, c’était la phrase qui circulait dans la cage d’escaliers de l’immeuble. Des chats, elle en eut beaucoup aux dires des voisins. Le dernier, un chat sans nom, fut de loin son préféré. Le chat sans nom, pas très sociable, n’aurait supporté aucun rival. Le chat sans nom, plus communément appelé chat noir par les gosses de l’immeuble, les regardait avec dédain. On entendait un léger miaulement et les gosses ricanaient. Le chat noir voulait raconter aux gamins sa biscotte du matin trempée dans du lait tiède, ses croquettes bios, les feuilletons de l’après-midi à la TV et ses nuits l’un contre l’autre, à ronfler et à ronronner de concert.
Les gosses n’ont pas compris. C’est un jour d’hiver que chat noir a glissé, Les plus grands ont applaudi, la silhouette de Rosy, plus courbée encore que les jours d’avant a fermé la fenêtre.
Les voisins ont dit qu’il n’y avait plus rien à faire, la rue était déserte. Sur le bitume, chat noir, une tache rouge dans le creux de sa tête .

Bientôt il ne sera plus là, l’homme de l’appartement A du troisième étage. C’était un écrivain raté aux dires des voisins, et un sacré buveur. Ça se voyait à son teint et à son regard. Puis les joues du buveur se sont émaciées, ses cheveux se sont clairsemés et sa démarche est devenue plus lente. Il disait, c’est à cause de mon truc. Son truc, il l’appelait le crabe. Les gosses n’avaient pas compris ce qu’un crabe venait faire dans cette histoire, dans cet immeuble justement. Ça les faisait rire, entre eux ils se traitaient de crabes. Antoine, l’homme s’appelait Antoine, leur disait aux gosses, retenez bien ceci, crabe c’est pas un mot moche, ça fait bord de mer. Les gosses qui n’avaient jamais vu la mer, ça les faisait rêver un peu. Un matin, Antoine est parti, on ne l’a jamais revu. Les voisins ont dit, c’est à cause du crabe.


Victoire apparaît dans l’escalier du deuxième étage. Elle sort ce soir, comme tous les soirs. Les voisins disent d’elle, elle va faire son affaire. Ça, les gosses ne comprennent pas. Ils la regardent passer. Pour eux, elle est un mystère, simplement, Ils la trouvent belle.
Sa chevelure rousse, ses yeux verts soulignés d’un trait de khôl, toujours une robe très courte, légèrement lamée, un sac sur l’épaule pour le cash et le téléphone. Les plus grands la matent, ça la fait sourire, elle leur distribue des chewing-gums roses qu’ils font claquer. A l’américaine, elle leur dit. Les grands, rien qu’à entendre la voix de Victoire, sentent comme une clameur très douce qui leur traverse le corps. Un soir, on lui a arraché son sac et trois hommes l’ont poussée dans une voiture. Les voisins ont tout vu. Désormais, Victoire ne sort plus et les gosses ont pensé qu’elle ne faisait plus d’affaires. Et quand elle s’échappe de son appartement D du deuxième étage, on ne voit plus rien d’elle. Elle s’équipe de collants noirs, d’un maillot à longues manches, noir aussi, elle enfile des gants et un bonnet. Les gosses l’appellent la cambrioleuse, les plus grands n’osent plus la regarder. Les voisins savent tout, certains même ricanent. Bien plus tard, elle changera de prénom, ils disent les voisins que maintenant elle s’appelle Jude, que c’est écrit sur la boîte aux lettres.

A propos de Monique Renaudeau

Entre lecture et écriture, amoureuse de la mer et des mots, ceux qui surgissent ou qui reviennent, ceux qui s’enchaînent et qui deviennent phrases, des marées de mots.

2 commentaires à propos de “autobiographies #02 | fenêtres sur rue”

  1. … si on a le droit d’avoir un petit penchant, le mien va au crabe et à Victoire, alias Jude !