#L11 La faire tenir dans tes mots

Il y a des mots dans lesquels tu la fais tenir. Cendres. La contiennent. Non pas cette matière impalpable et sèche de lettres, restes d’un feu de la veille, résidu de combustions plus ou moins vives, plus ou moins lentes, dépôts finement calcinés de papier et de bois, mais les pulvérulences encore tièdes, les rougeoiements d’éclats rubis auxquels accorder son souffle et par lequel s’active la nouvelle combustion, au seuil d’un jour neuf. Les cendres, non pas comme une destruction, un reste de la cité de bûches effondrées, consommées, consumées, mais le lit de nos déjeuners, du café à tiédir, du lait à chauffer sur le coin du poêle. Non pas le liquide finissant toujours par échapper, déferlant en grosses lames boursouflées et courant brûler sur la fonte où il s’y colle — ses petites bulles de vapeur d’abord entassées et comprimées à la surface de la casserole, soulevant progressivement la taie de peau formée et l’entraînant vers le haut — mais le lait savamment maintenu à distance du cœur des flammes, à température idéale, se réchauffant au café presque bouillant qu’il attiédit à son tour. Quelquefois, mais pas toujours, les yeux des bêtes te la renvoient. Non pas toutes les bêtes, mais certains chiens qui savent. Les autres très peu. Moissons. Cela fait bientôt douze ans maintenant. Non pas douze années d’une existence mais douze années de livres, de lignes écrites. Il y a des paysages aussi dans lesquels elle existe, elle se continue. La rivière, les plages courtes des bancs de sable. Et puis, les pierres. Surtout les pierres. Non pas les cailloux rencontrés n’importe où, mais plutôt celles savamment agencées en dalles le long de vieux chemins. Des champs entiers aussi, froissés, quand le vent les promène. Des pages de journal déchirées. Non pas les échos tout bruissants des nouvelles, mais les pages pliées en quatre, en tas empilés pour les besoins de flammes. Mais faiblement, distraitement. Discrètement. Quand elle est venue dans tes mots, ça a été une surprise. Involontaire. La vraie surprise de l’écriture. Source. Non pas la remontant, ne cherchant rien. Et surtout, pas les autres. Ce n’est pas encore l’heure. Elles font trop de bruit, trop de gestes brassent l’air autour d’elles, dispersent les mots qui ne viennent plus à leur contact. À ces moments-là, elle recule, non pas qu’elle s’efface, mais elle passe derrière, elle vient après. Elle reste au fond. Tu sais qu’elle est là, mais plus loin. Tu attends. Ça fait douze ans. Non pas tous les jours, chaque jour de ces dernières douze années, mais de temps à autre. Maintenant, de moins en moins. Mais les pierres, toujours. Ça tient à leur couleur peut-être ? Gris, noir, une veine blanche, une paillette courte de mica. L’été dernier encore. Non, il y a maintenant deux ans. L’été dernier tu n’es pas arrivée au sommet. Tu t’es arrêtée en cours. Mais voilà deux ans, oui. Le lac tout en haut des longues heures de montée. Le vent. Au thermomètre de la montre, il faisait deux degrés. Tu étais bras nus, jambes nues aussi. Tu ne sentais rien. C’était au bout de la montée. La peau cuite, non pas à cause du soleil mais plutôt de ses milliers d’aiguilles, très fines qui entraient même jusqu’au fond de l’œil. Mais rien, tu ne sentais rien. Là-haut tu la respires, tu n’as jamais froid, tu ne ressens jamais ni froid ni fatigue. C’est parce qu’elle est là. Les pierres aussi. Non pas qu’elle te parle, à toi tout particulièrement, mais tu sais que tu peux la trouver. Tu crains qu’un jour, ça puisse se tarir. Non pas parce que tu ne pourrais vivre sans, mais parce qu’alors tu t’arrêterais d’écrire. Ça s’est déjà produit. Longtemps. Ça ne venait plus. Et tu repoussais toujours les autres. Leur tapage. Si tu te laissais faire, tu te serais laissée écrire par elles. Non pas qu’elles aient des pages à remplir, mais seulement le regret alors, du temps que cela te prendrais. Mais sûr ! Tu en noircirais des pages. Tandis que Mamé patiente. 

Il y a des trous maintenant dans sa couverture. Tu ne peux te résoudre à les repriser. Non pas que tu apprécies cette sorte de laisser-aller, mais tu ne sais pas comment faire. Tu as perdu ses couleurs. Ou alors, tu mettras des mots à la place. Oui, c’est bien ça. Des raccords, des accords. Mais ça se verra quand même. 

A propos de Françoise Durif

Pousse son premier cri en 1959. Carrière stoppée net. Nourrit un ressentiment tenace vis-à-vis de la famille en général. A, malgré tout, connu quelques happy-hours. Et heureusement, il y a l'écriture !

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