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La petite chèvre de Monsieur Seguin

La chèvre est a été aux yeux des enfants de nombreuses générations le symbole de la super maman sauvant ses chevreaux du grand méchant loup, l’héroïne menteuse, la nymphe rêveuse. Celle de Monsieur Seguin se singularise des autres chèvres dont on raconte les histoires. Bien nourrie et protégée dans son enclos, elle  vit de la culture qui fait de son lait la fierté de son maître car il nourrit sa chèvre d’une herbe calibrée et d’un vert raisonné, d’une teneur calculée en acide et limitée en sucre. Monsieur Seguin se flatte d’avoir élevé une chèvre modèle si semblable à ses dociles­ enfants jusqu’au jour où la chèvre fatiguée de sa mastication insipide, déprimée de vivre dans la réalité modelée par les six chèvres qu’il l’ont précédée  dans le pré  quitte l’enclos pour se lancer dans un corps à corps avec des formes risquées — les ravins, les rochers, les épineux — ainsi qu’avec une espèce nouvelle— le loup—,  ce qui donne depuis à son lait un goût tout autre : celui de la rosée déposée sur les baie

L’annonce

Il est d’usage de prendre des précautions pour toute annonce de changement auprès d’une personne à laquelle on tient, que ce soit pour son utilité, son rendement, sa vaillance, sa fidélité, son savoir faire,  sa docilité,  sa rigueur et même sa capacité à accepter la domination. Ainsi, dans une entreprise bienveillante, le patron qui veut annoncer à son employée de quarante ans qu’il la licencie parce qu’elle travaille trop bien et coûte cher lui envoie un message par courriel l’invitant à passer dans son bureau. Immédiatement, l’employée s’imagine, comme  dans La laitière et le pot au lait, marchant vers une promotion, déménageant du studio où elle passe des nuits blanches à cause des voisins  la radio à fond jusqu’à des heures tardives pour un  pavillon de banlieue avec jardin, changeant de voiture, profitant des promotions de voyage pour partir aux Caraïbes. Elle s’achète un nouveau tailleur bleu clair chez Camaïeux, une paire de talons aiguilles, n’oublie pas le coiffeur pour une coupe dite sympa et jeune. Le patron, lorsqu’il la reçoit,  s’excuse de n’avoir que peu de temps à lui consacrer à cause d’un rendez-vous très important et lui donne en remerciement pour sa dévotion un choix entre une promotion dans une agence en Pologne  ou un licenciement à l’amiable qui lui permettra de toucher le chômage en attendant la retraite. En réponse, elle regarde la manche de son tailleur bleu couleur de ciel d’azur, de lac aux nénuphars, de larmes qu’elle se souvient avoir vues dessinées dans son premier livre de lecture  sur les joues d’une petite fille qui ne voulait pas manger sa soupe et que sa maman menaçait d’envoyer au lit sans manger et ne peut s’empêcher de s’exclamer en regardant le patron droit dans les yeux : adieu veau, vache, cochon, couvée (comme quoi l’on devrait continuer à demander aux enfants d’apprendre des poèmes par cœur). Toujours concernant les modalités des « annonces », nombres de livres se spécialisent  désormais en conseils dans les rayons des librairies. On peut ainsi lire  que si l’on souhaite annoncer à quelqu’un « je te quitte », il est judicieux de l’amener au bord d’un lac (ni trop grand ni trop petit), à la saison des nénuphars que cette personne ne manquera pas d’admirer ce qui la mettra dans une bonne disposition d’esprit. On suggère avoir dans un sac à dos (style ado pour l’effet jeune) un goûter avec du thé (une salade de fruit par exemple, une tarte risquant l’effrayer par rapport aux calories). Ne pas aborder le sujet de suite. Parler en premier lieu du paysage, être sensible aux nuages — à leur forme, leur mouvement — mentionner le gazouillis des oiseaux, pointer le chêne solide et le roseau chétif mais résistant, remercier pour une présence sans faille, évoquer les souvenirs de voyages, les moments d’ivresse, et délicatement faire basculer la conversation vers les petits tracas, les disputes certes insignifiantes mais indéniablement là, la vie qui avance et ne permet pas de perdre du temps, le renouveau. Ce n’est qu’après ce protocole qu’il y a lieu de faire l’annonce.

Ramer

Que faites-vous donc chère dame, demanda le coiffeur les ciseaux à la main. Je rame répondit-elle. Le coiffeur prit un air consterné, arrêta ses ciseaux bec ouvert, attendit poliment un développement. Les regards du coiffeur et de la cliente se croisèrent dans le miroir et ne se comprirent point. Et pour cause. De nos jours, la fatigue se fait tellement sentir au sein de la population que le sens familier du verbe ramer est celui auquel on pense en premier : vous ramez ma pauvre dame, vous éprouvez une grande fatigue  devant les difficultés de la vie, hé oui, les temps ont bien changé, hé oui l’informatique, hé oui on ne peut y échapper et c’est très compliqué que voulez vous, faut vivre avec son temps, surtout ne pas ramer à contre-courant, ça ne paie pas. La Boétie, eût-il été assis dans le fauteuil du coiffeur, n’aurait pas manqué d’affirmer que ramer à contre-courant devrait être l’objet de tous car il ne s’agit point de perdre son énergie en se plaçant à contre-courant mais de se placer pour influer sur le cours du courant. Utopie eût répliqué le coiffeur tout doucement pour qu’on ne l’entende point. Mais la dame sagement assise dans son fauteuil, fixant les yeux sur  le ciseau téméraire, expliqua qu’elle ramait sur l’eau (appuyer l’intonation sur ‘eau’) en d’autres termes qu’elle se servait de rames — forme contemporaine de la perche utilisée en Egypte antique pour les bateaux en papyrus — pour faire avancer son bateau. Difficile certes mais plaisir inégalable : glisser sans but précis guidée par le seul bruit de l’eau sur laquelle s’appuient les rames à l’image du faucon fendant l’air avec pour aviron ses ailes, ramant seule mais expliqua-t-elle toujours accompagnée en image de quatre  rameurs revenus de l’au-delà, se languissant de la barque de Khéops, fiers de ramer encore sur une coque sentant le cèdre et l’acacia. Il serait donc intéressant confia la dame au coiffeur que vous ramassiez vous aussi pour jouir et non fatiguer.

L’abribus

Le maire de la ville avait promis lors de sa campagne électorale que les abribus nouvelle génération feraient la gloire de la ville. Il avait embauché des sociologues renommés afin de faire de ces abris des lieux agréables où l’on puisse attendre le bus mais également uriner dans l’anonymat si de sexe masculin. Ouvertures pour l’aération, transparence pour la sécurité, ergonomie du banc pour le bien-être du voyageur, superficie du toit pour que les SDF ne s’octroient pas le droit d’en faire un lieu de repos protégé des intempéries, tout avait été pensé, même la partie de l’abri donnant sur la rue restée ouverte pour permettre au voyageur de tirer sa valise à roulettes d’une main, son chien de l’autre — tout en tenant son ticket entre les dents — de monter rapidement avant que le soufflet des portes ne se ferme et laisse le chien ou la valise sur le trottoir comme cela se voit de temps en temps — on rapporte toutefois dans le pays qu’il n’y a que dans les métros étrangers que les enfants restent parfois sur le quai n’ayant eu la rapidité d’esprit de suivre l’adulte pressé d’aller au travail. Pour les bus nationaux, le maire avait exigé que les chauffeurs soient formés à la bienveillance et ne démarrent jamais tant que les voyageurs ne sont pas confortablement assis. L’abribus avait été également conçu pour permettre au voyageur de voir le bus qu’il venait de rater et d’attendre patiemment sans être informé de l’horaire précis du bus qui éventuellement suivrait. En effet, une équipe de psychologues avait rendu un rapport appuyé par des études scientifiques stipulant que l’abribus doit avoir pour fonction de détendre le voyageur, de lui faire oublier le temps, de vivre le présent du temps présent, d’en profiter en pleine conscience, de s’enivrer des odeurs des pots d’échappement source d’hormones du plaisir ou de rêver en regardant passer les voitures symboles de liberté et de puissance. Ils concluaient en affirmant que l’attente dans un abribus contribue au lâcher-prise.

Le mug

L’invention du mug — qui remplace de nos jours la tasse en porcelaine reposant sur une sous-tasse — est arrivée avec la mobilité. En effet, on imagine mal l’employé de bureau allant se servir une tasse de café noir pour lutter contre l’endormissement puis monter ou descendre des escaliers en tenant la sous-tasse sur laquelle vacille la tasse risquant à tout instant se renverser sur les dossiers calés sous le bras. Le mug avec son anse  permet une prise ferme. Par ailleurs sa dimension réduit le risque de débordement lorsque le liquide à l’intérieur, pris de mouvement incontrôlable, ne parvient à se rétablir. Le développement du mug tient au fait qu’il est d’ordinaire un objet personnalisé limitant  le risque de boire dans une tasse qui serait celle d’un collègue. Il est fréquent de voir sur le bureau d’un patron un mug arborant le sigle de la prestigieuse université dont il est diplômé alors que la secrétaire boit son café dans un mug lui rappelant qu’elle est « the best mother ». Une variété impressionnante de mugs pouvant être trouvée sur la toile, se présenter avec son mug permet d’afficher ses penchants idéologiques avec la délicatesse de la porcelaine.

A propos de Françoise Anouk Sullivan

Avant: USA-France. Prof littérature — Maintenant: il doit bien y avoir un lien entre ma passion pour l'aviron, sa pratique et mon désir d'écriture.— Après ...