#photofictions #04 | Changer de vie

Tu as oublié de tourner la tête et ce tronc est tout ce qu’il te reste. Tu as tourné le dos une seconde ou une éternité ? Qu’importe ! Tout est passé à côté de toi, sans que tu ne t’en aperçoives. Il faut te contenter d’un corps mutilé qui ne scintille que par les yeux absents, pourtant porteur d’un sens que tu ne peux nier, car c’est toi qui l’as bâti par ta propre lassitude. Il fallait regarder avant le désastre et la perte, ne pas combler l’absence par tout ce qui t’est désormais interdit. Il fallait contempler la beauté avant qu’elle ne se dérobe sous le regard oblique, il fallait être là au moment du possible. Reconstitue comme tu veux l’allégresse mouvante, reprends l’illusion d’une contemplation entière et intacte. Tu te retrouveras toujours devant ta propre défaite. Change de vie.   

Sur le poème de Rainer Maria Rilke (traduction de Jean Starobinski, L’Image récalcitrante)
Torse archaïque d’Apollon
Nous n’avons pas connu sa tête inouïe,
où mûrissaient les prunelles. Mais
son torse rayonne encore comme un candélabre,
où son regard, d’une source plus reculée,
se dresse et luit. Sinon, l’arc de la poitrine
n’aurait pu t’éblouir, et de la calme torsion
des lombes ne pourrait monter un sourire
à ce centre qui portait le sexe.
Sinon, cette pierre mutilée et raccourcie
ne serait pas debout sous la chute transparente des épaules,
elle n’aurait pas ce flamboiement de pelage félin,
elle ne rayonnerait pas hors de toutes bornes
comme une étoile : car il n’est aucun point de sa surface
qui ne te regarde. Il faut changer ta vie.

A propos de Helena Barroso

Je vis à Lisbonne, mais il est peut-être temps de partir à nouveau et d'aller découvrir d'autres parages. Je suis professeure depuis près de trente ans, si bien que je commence à penser qu'autre chose serait une bonne chose à faire. Je peux dire que déménagement me définirait plutôt bien.

28 commentaires à propos de “#photofictions #04 | Changer de vie”

  1. Regarder avant le désastre et la perte, ne pas combler l’absence par tout ce qui t’est désormais interdit. C’est si beau mais il n’y a que dans la fiction que ce beau jeune homme aurait pu se garder de l’avenir. Ne pas regretter le passé c’est déjà pas mal. Merci Helena. .

    • Merci infiniment de ta remarque, Bernard. Le texte s’adresse aussi au spectateur qui n’a pas pu admirer la beauté entière. Et c’est là sa défaite. Merci encore d’avoir mis l’accent juste sur l’ambiguïté. Cela me permettra d’être plus précise la prochaine fois !

  2. c’est l’image du corps mutilé qui me frappe, pourtant si dessiné et bras sans doute levé dans la version complète comme pour atteindre un autre ailleurs
    et c’est le “change ta vie” qui me frappe aussi, me bouscule, m’interpelle, surtout dans cette période mouvementée
    merci Helena pour cette proposition qui nous ramène dans la lumière du marbre et de la poésie de Rilke

  3. Oui ! Ce “change de vie” est tout à fait étrange dans le poème de Rilke. Il m’a toujours interpelée. J’ai essayé une possible réponse, même en courant le risque de me tromper sur toute la ligne 🙂 Merci de ton appréciation, Fançoise !

    • Merci, Nolwenn ! Ce “change de vie” m’a posé un vrai défi, il métamorphose la description de Rilke en une injonction à laquelle on ne peut rester indifférent ! Merci encore de votre appréciation qui y ajoute une touche supplémentaire !

  4. Helena, tu nous donnes là un superbe ensemble. Tout tellement vibrant. Lu juste après ta #03, j’y ai trouvé une espèce de corrélation comme une métaphore du texte qui échappe et pourtant dont le tronc est tellement présent. Le regard que l’on porte sur les choses, la scène soi-disant banale de ta 03, ton projet du codicille. Mais ce n’est que ce qui a résonné en moi à la lecture. Vraiment merci, si beau tes textes. Et le il faut changer ta vie, et ton change de vie. Grand.

    • Votre commentaire me touche énormément et il m’aide aussi à tenter de voir plus loin.
      “comme une métaphore du texte qui échappe et pourtant dont le tronc est tellement présent” : c’est exactement cela, Anne ! Merci infiniment pour ce bienfaisant encouragement à poursuivre !

  5. Comme si la mutilation de la pierre renforçait l’élan vers,
    le regain de vie dans la contemplation , l’urgence qui surgit de la contemplation : urgence à dire ce qui soulève le coeur, avant l’effritement de tout
    Immense merci Helena
    vous lire est cet éclat sensible que vous dites

  6. Bonjour, le dispositif m’a amené à un cheminement particulier : la première phrase, pour moi si forte, est aussitôt entrée en résonance avec l’image, ce qui a créé un moment de suspension. Je n’ai pas tout de suite pu continuer le texte, suis directement allé aux mots de Rilke et suis ensuite remonté vers votre texte… Pour un moment au total très beau, merci !

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