#photofictions #05 | C’était un foyer un nid

Repère

Ç’aurait pu être un reportage de William Klein en 1981 pour l’émission Les femmes aussi, Éliane Victor abordant un sujet tabou encore, celui de la prostitution. Dans le cadre du Foyer du Nid à Marseille. Ç’aurait pu être Agnès Varda dialoguant avec les résidentes… A tant d’années de distance, je l’imagine…Enfin, j’essaie…

Ça débuterait par une rapide prise de vue montrant le cadre, le jardin avec ses cèdres anciens, un puits, la demeure qui fut belle, aujourd’hui fatiguée, le hall immense. Un brouhaha de voix et de rires. Dans la pénombre on reconnaît Agnès Varda à la coupe en bol de ses cheveux… casque de chevalier, tonsure de moine, Jeanne d’Arc moderne ? On entend sa voix chaleureuse, elle parle avec une éducatrice qui l’interroge sur l’enquête. Elle précise que pour elle un documentaire est une rencontre, pour mieux voir les autres, communiquer avec eux, les faire aimer du public. Elle dit : j’enquête comme une journaliste, mais sans son objectivité, avec les sensations, les émotions, en prime. Et surtout auprès de ceux et celles que la société refuse de voir et exclut… Elle se dirige vers la cuisine. Deux jeunes femmes préparent le repas : un couscous, légumes étalés sur la grande table. Leurs visages, cheveux tressés, yeux fardés de khôl, inquiets puis rassurés par la douceur d’Agnès. Ses questions bienveillantes sur leur histoire. Yasmina se lance :

— J’ai fui ma famille qui voulait me marier avec un vieux cousin dans le djebel. Sans un sou en poche, comment survivre, un besoin urgent d’argent, ça conduit à la prostitution, je suis ici parce que je veux arrêter, j’espère avoir une formation, un métier.

Des photos, un haut plateau, une citadelle, un marché aux ânes…

— Moi, dit Alya, j’arrête parce que j’ai un amoureux, un homme gentil.

A.V. — Il connaît votre histoire ? Vous en parlez entre vous ?

— Oui, il la connaît en partie, juste un peu, je lui ai expliqué qu’ici je me refais une santé.

Entre une femme plus âgée, fatiguée :

— Moi, je me suis retirée il y a six mois, non par ma volonté, mais par maladie.

A.V — Sinon, vous auriez continué ?

— Oui, c’est un boulot comme un autre. J’ai des clients depuis dix, quinze ans et pourtant je n’ai plus vingt ans ! Ils doivent trouver chez moi quelque chose qui les intéresse. J’ai des clients pour un quart d’heure, une heure, mais d’autres me disent : « Claudette, viens, on va souper d’abord ou on va déjeuner, on pourra parler. »

Yasmine et Alya rient. A.V. aussi, avec tendresse et respect.

Une autre résidente intervient :

— Moi, par exemple, avant d’être accueillie ici, il y avait 25 ans que je me trouvais sur le trottoir. J’y suis venue parce qu’à 16 ans, j’avais un gamin et ma mère avec un cancer à l’hôpital, sans aucune aide. J’ai commencé à faire des clients, le service d’aide et le service de police m’ont pris, j’ai été fichée.

A.V. — Et comment voyez-vous votre avenir ?

— Oh, le même, tout tracé, je reprendrai le turbin, pas d’autre possible, ici c’est une halte, une parenthèse, le temps de me refaire une santé. J’ai l’habitude de l’argent facile. Vous savez, y a de quoi rire ici, on m’apprend à prendre le bus, moi qui aie toujours eu le taxi comme moyen de transport, alors, entrer dans le rythme métro, boulot, dodo, pour un travail minable, un salaire de misère, un logement merdique, non merci, non merci.

Nouveau plan dans la salle à manger. C’est le repas qui réunit pensionnaires et éducatrices présentes.

A.V. rieuse — Ce couscous, un délice, vous me donnerez la recette ?

— Oui, Marthe vous l’écrira, c’est l’intello du groupe !

— Elle lit beaucoup et nous raconte de belles histoires, qui nous font rêver, oublier notre situation précaire, oublier l’injustice

— Par exemple, tenter d’oublier que Mireille vient d’être hospitalisée, cure de sommeil, elle est cassée, pour avoir retrouvé la trace de sa mère, avoir appris que depuis des années, elle était à l’hôpital de St Rémy, dans un service fermé de psychiatrie recevant les grands délirants, les fous quoi, qu’elle y est morte, dans l’isolement le plus total. Ça l’a brisée.

L’éducatrice – Bernadette — intervient :

— Un moment difficile à vivre pour nous tous. Mireille avait effectué des stages, trouvé un petit boulot dans une entreprise, repris des relations suivies avec sa fille, elle allait quitter le foyer, la prendre avec elle… Et en aparté à Agnès Varda : Cette jeune femme de 33 ans était notre réussite, celle qui fait du bien à des éducateurs qui comptent plus d’échecs, de ratages dans leur vie professionnelle que de succès. Nous croyions en ses possibilités.

Un grand silence, une pensée commune file vers Mireille en espérant qu’elle puisse bientôt réaliser ses projets d’indépendance.

Un chant le troue. Il vient du salon où une septuagénaire soigneusement maquillée s’est installée devant le piano. Elle chante : C’est le ciel qui m’envoie / Ce beau rêve amoureux…/ Quel bonheur ! Quelle joie ! / Un rayon de soleil a charmé mon sommeil. / Oui, c’est un rêve, un doux rêve d’amour ! Les pensionnaires se précipitent, l’entourent, chantent avec elle. Agnès Verda lui demande son prénom, elle rie :

— Je me fais appeler la Belle Hélène. J’adore Offenbach, ce surnom, je l’ai choisi en son honneur.

L’éduc confirme :

— Nous, les éducateurs, nos ne connaissons pas le prénom (ni le nom) qui figure sur les livrets de famille. La directrice du foyer, peut-être ? Au Nid*, l’anonymat est de rigueur.

La camera donne à voir le piano et toutes ces femmes qui chantent ensemble, comme si la vie était un doux rêve. Elle s’arrête sur le caniche frisotté d’Hélène, sur son perroquet qui hurle sales flics.

A.V. — Sales flics ?

— J’adore l’entendre hurler sales flics. Je le lui ai appris, il résume mon histoire. Des années de prostitution, une vie de travail et d’épargne pour assurer mes vieux jours. L’achat d’un petit hôtel au Panier à Marseille. Enfin proprio, libre. Les mœurs, le fisc me sont tombés dessus, ont tout raflé. J’ai été condamnée pour proxénétisme. Je m’en défends : jamais je n’ai touché de l’argent des prostituées qui passaient, simplement une juste rémunération pour le temps d’occupation d’une chambre. J’ai tout perdu. Je me retrouve au foyer, nue et crue, et maudis l’état qui a fait main basse sur mon argent.

Et son rire, son rire, une tornade, éclatant, incontrôlable, communicatif. Et le perroquet qui hurle : sales flics.

— D’accord avec lui, marmonne Agnès, pour ce qui concerne l’histoire d’Hélène.

Il est tard. L’éducatrice raccompagne Agnès, elle murmure doucement :

— Vous savez, je viens de donner ma lettre de démission, je me sauve pour un lieu plus paisible, dans un service administratif, le temps de m’ennuyer à écrire des rapports, rédiger des projets, surveiller, faire le vide surtout. Merci pour votre enquête. Vous parlerez, j’espère, du débat actuel sur la dépénalisation de la prostitution, sur le fait que les prostituées, depuis 1975, désignent l’État comme leur premier proxénète. Car si la loi n’interdit pas la prostitution, elle punit par des contraventions son exercice, le racolage. Les prostituées sont redevables de l’impôt, elles sont taxées par des amendes, en clair elles paient doublement l’impôt à l’État. Vous parlerez de leur révolte et qu’elles occupent les églises un peu partout en France. L’arrivée de la gauche au pouvoir me donne quelque espoir.

— Oui, que ces femmes ne soient plus soumises à des mesures discriminatoires, que libres, elles gagnent en dignité. Je témoignerai du scandale permanent de la réalité.

Agnès s’éloigne et du salon une chanson s’élève comme un au revoir :

Elle vient, c’est elle ! Elle vient ! La voici ! Mon dieu ! Qu’elle est belle ! Malgré son souci !

* L’Amicale du Nid a été créée en 1946. C’est une association nationale, loi 1901, laïque et indépendante qui est présente à Marseille depuis 1961. En 1981, l’équipe recevait en internat les femmes majeures en situation actuelle ou passée de prostitution et les accompagnait vers des alternatives à la prostitution, voulant croire à leur réinsertion sociale.

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