Une variante du rituel


Chaleur du début d’après-midi, soleil dardé verticalement sur petites familles, vieillards, individus quelconques errant avec un air dégagé, dépités d’être moins nombreux que prévu et de ne voir aucune amorce d’anormalité sur la chaussée tranquillement déserte où roulent doucement quelques voitures comme touchées par la langueur générale ; derrière un groupe aux yeux fixés sur ce qui n’est pas là et ne vient pas, rapide passage, comme un mouvement de brise, d’un groupe aux tenues hétéroclites derrière une charrette poussée par un paysan venu du fond des âges et certains les voient et suivent, tournant le dos à l’avenue, le grand bonhomme à la chemise blanche tendue sur un ventre impossible, aux joues fardées, noeud papillon d’un bleu électrique comme le veston, le pantalon et les cheveux, sa compagne aux grasses épaules dégagées par un bustier du même bleu comme l’énorme choucroute qui surmonte son sourire de caissière du grand café, la jupe elle est en tulle du même vert que l’éventail ; un garçon grand et sinueux, dont on ne sait s’il est spectateur, comique ou comédien – il a une crête rouge et un visage timide – comme une brindille les interroge, se retourne, crie que la parade a lieu cette fois par la petite et étroite rue qui mène derrière les halles, pour se poursuivre le long de la Sorgue et s’étonnant de ce choix, prédisant une bousculade, l’impossibilité de voir, mais sans se décourager pour autant, le groupe qui s’épaissit, s’unit, suit les jambes vertes d’une fausse jonquille en rameutant à grand cri les passants, l’ensemble, négligeant la première partie du trajet, se faufilant entre de vieux hôtels nobles pour déboucher, derrière des dos en débardeurs, chemises moites, pourpoints, vestes de faux brocards, corsets lacés, peau rougie en attendant le hâle entre de fines bretelles de coton fleuri, à l’endroit où la rue s’élargit, s’épanouit à l’arrière des halles fermées à cette heure, se faufile, tente de franchir cette barrière, s’incorpore au magma en mouvement incessant et désordonné, buttant sur deux longues robes à paillettes mordorées, le chignon blond, le long cou, les fines chevilles de gauche s’appuyant sur le large buste surmonté d’épaules puissantes, d’un cou aussi imposant que celui d’un percheron sur lequel dansent fermement les boucles noires de la perruque de son binôme masculin perché sur des mollets saillants, aux muscles étirés sur des talons d’une hauteur acrobatique ; les yeux cherchent à s’échapper, se lèvent vers le ciel d’un bleu ardent, les arbres, les façades, se tournent avec une admiration souriante et légèrement inquiète vers le grand jeune homme brun, jean noire et chemise blanche qui semble flotter sur la vague stoppée au débouché de la rue étroite, les pieds fermement tenus par deux mains sur les épaules d’un corps invisible ; les sourires s’élargissent, les appareils et téléphonent glissent le long des corps pour saisir des détails entraperçus, des enfants perchés sur leurs pères rient avec angoisse et ravissement, d’autres se cramponnent à des mains, des visages grimacent, les musiques enregistrées se heurtent à une fanfare, un tuba émerge au dessus d’un groupe vêtu de gilets matelassés d’un ocre un peu râpé, des mains tendent des petits cartons, affiches en miniature que des sourires accompagnent d’explication ; certains les gardent précieusement comme le souvenir d’une envie qui restera belle de n’être pas à leur portée, d’autres guettent la prochaine corbeille où s’en débarrasser puisque de toute façon les spectacles qu’ils iront voir ne défilent sans doute pas, ou se gardent de les prendre, se contentant d’un échange plaisant avec les acteurs et retiennent éventuellement le nom du théâtre ; une casquette de toile se penche vers une casquette de tweed de sportif 1900, un serpent de toile multicolore chinois se tortille en essayant d’avancer et l’on n’en voit que des fragments déformés par la pression des corps, une grosse robe à grandes fleurs hausse la voix au dessus des aboiements du petit bichon affolé qu’elle serre sur son coeur pour interroger une paysanne au beau décolleté et petit bonnet blanc ; un merveilleux cerf-volant en forme d’oiseau improbable flotte au dessus d’un chapeau à plumes et de roux cheveux en désordre maintenus par une pince en fausse écaille, le sourire grimaçant du masque indonésien de son porteur apparaît dans l’intervalle furtif entre deux chemises à carreaux ; une flute couine, une voix se demande où sont les pieds qui la supportent ; des panneaux se penchent vers la droite puis vers la gauche et des têtes suivent le mouvement pour les éviter ; une main se surprend à saisir sa soeur ; un minuscule gamin lève le nez en l’air entre deux bagnards à la peau noire et deux jeunes femmes en courtes robes noires et canotiers dorés qui échangent les flyers de leurs spectacles, sans écouter les appels de son père qui vient le récupérer sans ménagement et le console ensuite ; un bourgeois romantique qui promène un chapeau claque noir très légèrement anachronique s’engage dans le dernier tronçon de la rue Bonneterie, le grand bi qui, à sa suite, traîne un piano oscille légèrement faute de vitesse pendant que son compagnon réjouit par un ragtime endiablé un groupe d’adolescentes, moins peut-être que le garçon en treillis qui l’une après l’autre les fait tournoyer maladroitement, sans trop tenir compte de la musique avant qu’elles soient éparpillées par l’avance d’une troupe de danseuses en collants peints suivies d’un tambour ; une servante de Marivaux discute avec une grande gamine dont le nez, une oreille, la lèvre, s’ornent de piercings, sans faire attention à la petite main de son fils qui tire sa jupe et puis le hisse, gigotant de peur, dans ses bras avant de le confier au jeune seigneur qui l’accompagne, sous l’oeil désapprobateur d’une quinquagénaire qui en perd le sourire et se retourne vers son mari ou ami pour un commentaire désobligeant ; un rire agacé salue une épaule venue se poser entre un appareil photo et son sujet ; un garçon qui débouche d’une petite rue hèle une troupe que seuls le titre de spectacle et le nom de théâtre braillés désigne comme telle, lance une consigne ou un conseil qui n’obtient comme réponse qu’un geste de refus et bouscule un groupe pour rejoindre le cortège ; une vieille un peu trop petite, coincée contre une façade, photographie les pieds qui avancent faute de mieux ayant renoncé à distinguer quoi que ce soit assez longtemps entre les morceaux d’individus qui passent contre elle et par une fenêtre ouverte un quatuor classique vient se mêler aux slogans devenus classiques d’un groupe de gilets jaunes brandissant une caricature qui semble unanimement approuvée ; deux gosses se faufilent le long des façades ou au milieu du lent cortège poursuivis par une adolescente qui, retenant les lunettes qui glissent sur son nez, n’arrive à les voir que par fragments détalants jusqu’à ce qu’un groupe de vertugadins en toile bleu sombre les stoppe, les gronde, attende de les remettre à leur soeur ou cousine ou enfin à qui de droit ; un groupe de garçons attablés devant le Lapin blanc regarde avec indifférence ce spectacle, plus intéressé, semble-t-il, par leur dispute à dents serrées ; un bouchon s’est créé au coin de la rue des Lices où un homme en gilet brodé récite des poèmes, entouré d’un public improvisé et ravi, et un couple de vieux amoureux se glisse hors de la foule et repart main dans la main vers le centre de la ville.

A propos de Brigitte Célérier

une des légendes du blog au quotidien, nous sommes très honorés de sa présence ici – à suivre notamment, dans sa ville d'Avignon, au moment du festival...

12 commentaires à propos de “Une variante du rituel”

  1. Je rentre dans la foule au moment où j’évite les panneaux qui penchent un peu trop d’un côté puis de l’autre ! C’est le premier texte que je lis, Brigitte, et ce sera le seul avant d’écrire. Quelle foule ! Mais tu es dans la foule si souvent, on s’en rend bien compte à te lire, d’ailleurs je t’ai reconnue, photographiant les pieds comme tu sais bien le faire…

  2. Bonjour Brigitte. Quel bonheur de lire votre texte ce matin. Lu deux fois de suite, Quel mouvement et vitalité, quels détails fabuleux! Comme inspiration, merci beaucoup. Je sens que je vais travailler mon texte avec le vôtre. Bonne journée.

  3. Y être à ce point c’est incroyable. Transportée! M’y suis souvent trouvée (dans ces rues d’Avignon) avec l’envie de fuir. Là j’ai la chance inouï d’être au coeur de la foule, de voir, sentir, entendre à l’abri de vos mots.

  4. Quel fourmillement! Quelle abondance de détails! Chaque notation fait mouche, on assiste à la parade, on est soi-même dans la foule, coincé contre une façade, en train de saisir des bribes de spectacle entre des morceaux d’individus, on entend les slogans des gilets jaunes, on s’amuse de la caricature qu’ils brandissent à bout de bras…

  5. La foule où tout se joue, où les distinctions acteurs non-acteurrs disparaissent, voilà bien rendues vivantes les déambulations dans les rues d’Avignon pendant le festival; j’y ai perçu un maître de cérémonie : « le grand jeune homme brun, jean noir et chemise blanche qui semble flotter sur la vague stoppée au débouché de la rue étroite, les pieds fermement tenus par deux mains sur les épaules d’un corps invisible ». merci Brigitte pour ce texte

  6. ah ça on y est, c’est chamarré, vivant, dans la belle bousculade de cette folie qui prend la ville annuellement. J’aime cette façon d’aborder les personnages par un détail de leur tenues, ces casquettes qui se penchent l’une vers l’autre, c’est tout à fait ça.

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