Je l’avais promis, du moins je me l’étais promis —que je le garderai toujours ce livre. Ce poche qui s’effeuillait. Aux pages si légères, à peine encrées, quelques signes, sur le papier jauni. Ce livre avec ces phrases qui fulguraient. Aphorismes? Sentences? Eclairs. Énigmes. Ce poche qui se serrerait plus tard du côté des poèmes quand les gros livres de ces années-là finiraient en lots chez Gibert. Un poche acquis en 1982. Je crois qu’on me l’avait offert. M. m’offrait des livres. Des rares, pas seulement chers. Il avait dit, je crois m’en souvenir, tu verras c’est une très belle façon de les traduire, et de les transmettre, pas un truc de vieux barbon : oui tu verras. Battistini le nom chantait. Un fond rouge avec en surimpression comme un sismogramme. Jeu de lignes : écriture sans écriture. L’autre jour quand j’ai cherché ce livre, je l’ai fait en confiance. J’ai quêté sa tranche rouge du côté des poèmes. Des rouges il n’y en a pas tant. N’avais-je pas dit qu’il serait toujours là? Il ne pouvait pas ne pas. Je voulais le revoir, sinon le relire. Du moins le toucher. Le tenir. J’ai parcouru les rayonnages. La dernière fois que je l’avais tenu entre mes mains c’était pour le ranger dans un carton de déménagement; je l’avais posé avec les autres en me jurant de recoller ses pages qui glissaient. Ce livre avec le mot soleil (soleil cou coupé– non ce n’est pas ça). Avec le mot pied. Et le mot fleuve. Ce livre avec cet enfant qui joue. ( le temps est un enfant qui joue? ). J’ai scruté les rayonnages. Je les ai épuisés. J’ai cherché le livre sous la poussière. En vain. Est-ce qu’il avait échu avec ceux à donner? Est-ce que je l’avais bien malgré moi abandonné ? On trouve sur internet des exemplaires de la première édition, avec la même couverture rouge, ou des rééditions augmentées d’une préface de rené Char. Ce livre, je veux dire son contenu, je pourrais à tout moment le relire. Mais, celui-là, le mien qui gardait dans ses pages mémoire d’un autre temps, était perdu. J’ai revu la rue qui descend. Le grand hall froid, les murs couverts d’affiches, le distributeur de café en panne. J’ai revu le petit couloir où nous fumions en attendant le début des Leçons ; j’ai remonté le visage grave qui devenait comme un soleil en tirant à la lumière les phrases du livre, et tant de mots lui sortaient de la bouche, tant de mots pour une seule phrase dans son mystère. Alors j’ai vacillé. J’ai touché le perdu. Parmi tous les livres serrés sur le rayonnage, à présent, je vois le trou.
Creuser le perdu: ou bien ou bien (2)
Elle me regarde elle inspire profondément et elle dit : je dois absolument lire cette nouvelle, tu m’en as trop dit, ou pas assez. Je venais de la lui raconter au plus près du souvenir que j’en avais, avec, d’après elle, une telle flamme: je dois l’avouer, ta façon de la raconter, m’a bouleversée. Et qu’il lui fallait sur le champ découvrir la nouvelle dans sa version originale, la posséder, tout entière au risque d’être déçue elle avait ajouté me fixant. Cette histoire brève avec une ellipse temporelle: à l’occasion d’une fête dans une ville étrangère, —Italienne?— où il se rend avec son fils sur le point de se fiancer, un homme est subjugué par le charme de son hôtesse qu’il n’a jamais rencontrée et découvre que c’est la jeune fille ingrate, à laquelle il aurait dû être marié, qu’il avait fuit des années plus tôt… Raconté ainsi ça parait plutôt fade ; emportée dans les dédales d’Henry James cette nouvelle retournait le sang… C’est, je réponds, que j’en ai oublié le titre. Elle me regarde. Son regard se durcit. Je crois y déceler de l’impatience, voire du mépris : Oublié, dis-tu? Elle connaissait Henry James bien mieux que moi. Elle avait tout lu. Elle lit tout; elle dévore. Elle avait, j’en suis certaine, lu les 112 nouvelles. Elle aurait pu passer à côté de celle-ci? Oublier? Non, pas elle. De mon côté le doute s’insinuait, avais-je tout inventé ou simplement confondu. Tchekhov? Zweig? Schnitzler? Carver, impossible, pas cette histoire- là ( elle détestait Carver: fumisterie elle disait). Ce doit être ta façon de me la narrer, en t’y jetant tout entière, en faisant ton théâtre, ton petit théâtre elle avait ajouté en tournant les talons: enfin si tu retrouves le titre, fais moi signe. Mariage? La roue du temps ? La prochaine fois…, ou bien. Je cherche. Je cherche encore. Ou bien. Ou bien…
« Il ne pouvait pas ne pas. »
Merci Nathalie. Émotions partagées.
Creuser le perdu.
Déjà le titre fait histoire.
Moi aussi je cherche mais je n’ai pas trouvé.
J’aime ces mots où l’on finit par se prendre aussi.
Bon dimanche.
Emouvant tout ce qui naît du livre perdu, toute une vie qui déborde des pages perdues.
Et après, des nouvelles et encore du théâtre 😉 à creuser nécessairement