autobiographies #03 | ce catalpa

On aurait dit qu’Il attendait là en plein soleil dans la cour. Ils disent une cour, mais une cour c’est un carré froid de ciment, à l’ombre toujours, triste, entre quatre immeubles. Là, c’était plus exactement un corps de ferme : autour de la maison à gauche le chemin bordé d’une haie puis en face un érable et un tilleul immenses, un four à pain en maçonnerie et toit couvert de tuile, vrai cabanon, quatre marches montent au potager puis en redescendant vers la maison, le vieux tracteur sous le hangar prolongé par une grange pour la paille, les cages à lapin, le poulailler et au loin les moutons. Tous ces bâtiments en carré autour de « la cour » de ferme en gravier et sable mêlé il attendait là au milieu d’un gazon, le catalpa. Le catalpa-boule au feuillage compact de forme ovale dans la largeur. D’emblée il dégage un sentiment de paix, le soleil ne passe pas à travers ses grandes feuilles en forme de coeur, et le tronc très droit est gris poussière et son écorce fissurée de stries verticales. Le départ des branches est compact, un noeud informe de branches croisées emmêlées, cet arbre est torturé, il a bataillé pour se former, n’a pas pris le plus simple, il est tordu même comme un cerveau parcouru de mille questions. Pas tranquille, toujours sur le qui vive. Il attend, c’est sur, il dit quelque chose, il rentre en dedans au fil des jours, toujours un nouveau détail, sans bouger d’un pouce. Sa frondaison est compacte et étendue, il n’est pas si haut que ça, n’a jamais été taillé ?
Les branches sont tellement tenues serrées et embrouillées comme une étreinte amoureuse. Ça aime un arbre? En Chine, sous la dynastie des song s’était répandue l’épisode tragique de Hanping et Heshi, le jeune couple s’aimait contre le gré de leur seigneur qui les fit exécuter et enterrer séparément, sur leurs tombes poussèrent deux énormes catalpas dont les racines s’emmêlèrent comme dans leurs courtes amours passionnelles. Deux oiseaux, yuan et yang juchés au sommet des deux arbres chantent leur éternel et inséparable amour, d’où le mot xiangsishu, deux arbres qui s’aiment. Des histoires chantées, des opéras, ne venant pas forcément de mythes juste en vue de la création théâtrale mais plutôt des contes de la vie quotidienne ou de l’histoire réelle, qui avaient une résonnance chez les spectateurs chinois. Il en existe une autre version, le père de l’héroïne veut la marier, mais elle tombe amoureuse d’un autre, l’amoureux meurt, elle aussi de chagrin, on les enterre ensemble dans la même tombe au dessus de laquelle volent deux canards mandarins, les deux amoureux montent au ciel et deviennent immortels.
Dans sa cour de ferme, il est là le catalpa, sur ce terrain argileux et sablonneux toujours humide dans ce coin du Vercors où poussent de nombreux noyers. Il a profité du sol riche qui le nourrit, un humus ancien avec toutes les substances de minéraux qui montent avec la sève, la nuit on entend des craquements ténus, combien de bestioles se promènent dans les creux de l’écorce sous les plis, combien de microbes aussi avec qui il compose, des champignons. Un jour, un enfant est resté longtemps accroupi à côté de lui, il était curieux, l’arbre lui parlait: il était bizarre,on aurait dit une voix grave, mais non, il disait sans bouche, sans mot. Un jour il était ici, hier il était un peu plus loin pour mieux se nourrir. Pourtant il a l’air bien immobile, même ses milliers de feuilles ne bougent pas, c’est une ruse? l’enfant n’attendait pas de réponse, il continuait, non, ils ne veulent rien les arbres, ils racontent des histoires d’arbres elles ne sont pas pour moi.
Parfois, il craque, siffle, baille, tremble. Avec son air paisible et doux, il tient par des racines invisibles bien accrochées dans le sol. Il a l’air de dormir d’un sommeil épais qui dure des siècles, mais il est farouche et un grand timide, quand il voit un homme qui s’approche trop près de lui, il se rétracte, resserre l’étreinte de ses racines. Il fait le mort, jusqu’à la dernière feuille. L’enfant a senti tout cela, il s’éloigne sur la pointe des pieds. Le catalpa retrouvera quelques heures plus tard une allure plus sereine.
Un oiseau s’est posé au-dessus des frondaisons , il sifflote un petit air qui ne plait pas du tout à l’arbre: Il aurait vu en émigrant très loin un drôle d’arbre affreux, jamais il n’en avait vu d’aussi moche, et en s’approchant des gens il a entendu, ce n’était pas de la faute de l’arbre, il avait été cassé une première fois, puis brûlé, mais certains y tenaient tellement qu’ils en ont fait des boutures, l’arbre s’est disséminé en multiples arbrisseaux, et ils ont continué à l’adorer: quand une épidémie de peste s’était arrêtée aux portes de la ville, ils avaient encensé Saint Claude, il nous a protégé, il nous a protégé et depuis, ceux qui ont des enfants malades apportent un pull, un bout de robe, une chaussette qu’ils accrochent à l’arbre, tous ces habits pendouillent, d’où son nom de « l’arbre à loques », à côté une chapelle à Saint-Claude! La chapelle, elle a été brûlée par des impies et remplacée par une horreur de guérite en béton! Je n’ai jamais rien vu d’aussi moche soupire le petit oiseau. Oublions.
Ce catalpa n’est pas aussi solide et sûr comme le chêne, hautain, seul, sérieux, grave. Il n’est pas immense comme le hêtre aux troncs multiples et minces, aux branches très étendues qui s’étale partout autour de lui, si malmené par temps de vent. Pas non plus comme le platane, aux feuilles très larges aussi mais découpés en étoile, ni comme l’érable au tronc coupé en deux jusqu’à la racine, la foudre l’a touché plusieurs fois. Il n’est pas comme le sapin, sombre, élancé et triste, taciturne ses aiguilles se frottent en froissements précipités. Ce catalpa est un arbre ni de pleine campagne, ni de ville où on en voit parfois, mais taillés défigurés par des mains d’hommes ou dans de grands parcs ornementaux. Ce catalpa est seul mais pas abandonné, il est chaleureux. Les nuits de pleine lune, il protège, il frémit tout doucement, les feuilles ont un léger frémissement et changent de couleur, de vert très foncé du soir à un vert presque blanc pendant la nuit. Pas de claquement de branches, si entremêlées qu’ells ne bougent pas. Il ne s’y croit pas, il est humble, comme s’il savait qu’il ne serait jamais le roi des arbres. Il s’en fiche. Il est là, il était là, il sera là, éternel. Une nuit particulièrement tiède, le catalpa s’est arrêté complètement, même pas un frémissement. Le petit enfant fredonne :
La nuit est limpide, l’étang est sans rides
Dans le ciel splendide luit le croissant d’or
Orme, chêne, tremble, nul arbre ne tremble
Au loin le bois semble un géant qui dort
Et la grande à côté murmure:
Auprès de mon arbre je vivais heureux
J’aurais jamais dû m’éloigner de mon arbre
Auprès de mon arbre je vivais heureux
J’aurais jamais dû le quitter des yeux.

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