carnets individuels | Du peu | Solange Vissac

#40 Choses à méditer

( attente derrière la vitre que les ombres de la nuit se dissipent)

personne ne peut rien — seul soi et son obstination — c’est l’au-delà de la raison — à chacun la définition de ses obligations —

du peu du réel malaxer les atomes — chacun dans sa vie — affûter le regard — prendre le dehors comme on prend le soleil —

le dehors c’est aussi l’écran — ou le livre — ou quelque chose qu’on entend — c’est tout ce qui produit un écho —

comme on enfile un type de vêtement — jean chemise pull large — trouver sa forme d’écriture — se sentir à l’aise — faire des essayages —

ne pas craindre les contraintes — les adorer — les cajoler — les cultiver — les remercier pour ce qu’elles libèrent —

regarder le jour qui passe comme au travers d’une jalousie — ce treillis au travers duquel on voit sans être vu — avec ses claires-voies —

écrire ce qui est filtré du dehors — l’au-delà de la fenêtre — l’écran — le livre — l’écoute —

tenir près de soi un livre — aux solitudes partagées — pour l’envol de deux ou trois mots — une image qui se crée — une ombre qui se profile —

entre ombres et lumières — poser son écriture — définir le nombre de contraintes — penser ponctuation — penser nombre de mots — penser forme — penser temps — penser régularité — penser bien-être —

penser outils — stylo ordinateur — police de caractère — penser dates — penser moment à soi qu’on aime bien —

penser carnet d’ouverture — penser détails de pas grand-chose — penser paroles de rien — penser routine nécessaire — penser moment à soi qu’on aime bien —

penser à la steppe en soi — penser se recentrer — penser aux solitudes des songes — penser au socle de l’arrière-pays —

penser vision — penser jalousie du jour avec ses claires-voies — penser aller marcher aussi —

(pendant tout ce carnet se dire qu’on s’est senti bien et c’est immense)

#39 Choses qui resteront dans le secret

#38 Choses intrigantes et nécessaires

( de la dentelle sur la véranda, l’au-delà est froid)

des couleurs n’en ai aucune idée — mais de l’espace et du temps remaniés — recomposés sur des places ou des maisons incurvées — tenir son équilibre est parfois difficile — les personnes sont petites — elles viennent de l’autre monde souvent — celui des morts — ou bien ce sont des êtres que je ne croise plus — que j’aimerais bien revoir — et il y a toujours cette difficulté à parvenir jusqu’à eux — quelque chose se disloque — peu souvent de la peur— mais la perte oui — et le désir de tout préserver au réveil —

pendant les rêves quel souffle traverse

#37 Choses qui font partie de soi

(comme un matin de presque hiver)

la table est ronde/ et ma mémoire aussi/ je me souviens de tout le monde/ même de ceux qui sont partis

ces quatre vers d’une belle écriture penchée — apposés sur une planche en bois — accrochée sur un mur de la maison de campagne — ces vers lus et relus — lorsqu’assis autour de la table familiale — les yeux finissaient toujours par se poser dessus — avec le père à toujours évoquer le passé — puis un jour s’immerger dans Pierre Reverdy — et lire Tard dans la nuit — et retrouver ses mots à la toute fin du poème — une part de soi écartelée là dans un livre — porte ouverte de la parole —

les horizons m’encerclent comme des fagots

vingt-trois ans que ces mots me traversent — les premiers lus de Sylvia Plath — les premiers d’une longue connivence — j’ai dévoré ensuite tous ses livres — comment ces mots écrits quarante ans plus tôt pouvaient dire ce moment de ma vie — combien l’image offerte était juste et forte — et combien cette autrice a de l’importance pour moi — oui tout aurait pu brûler autour — tout se consumer et se déliter — d’autres mots m’ont sans doute sauvée — mais ceux-ci à l’empreinte dense —

rien que du blanc à songer

atelier d’écriture d’une semaine à Cheyne en Haute-Loire — il y a une vingtaine d’années — et cette phrase de Rimbaud offerte — qui reviendra souvent sur mes lèvres — face au paysage bien sûr — mais face aussi à la page blanche — ou aux livres de certains auteurs — dont les espaces vierges sur la page laissent au lecteur du temps — ne pas tourner la page trop vite — prendre le temps de la relecture du fragment — prendre le temps du silence — ou du rien — le temps du souffle —

j’avance avec de l’ombre sur les épaules

alors bien sûr le blanc à songer s’est glissé entre les mots d’André Du Bouchet — même si l’écriture semble aride — elle me nourrit — m’incite chaque jour à me tenir devant la page blanche — à marcher aussi avec l’œil aux aguets — à scruter les ajours — à tenir des carnets — à poser la main sur l’écorce des arbres — à habiter le blanc de la page — à conserver l’éclat du jour — à aimer me tenir dans l’écart — à me désaltérer d’air — à rester suspendue à l’horizon —

certains textes deviennent de véritables lieux

de ce même stage ou Du Bouchet me fut révélé — s’ensuivit logiquement Antoine Emaz — et ce livre Plaie — longtemps gardé à portée de main lu et relu — à la traversée de deuils — et leur traînée de cendres — et ne plus se sentir tout à fait seule — et ce dehors souvent si difficile à appréhender — alors la glycine dans le jardin pour Emaz — la bruyère pour moi — et on reprend le dessus — avec l’aide des mots — leurs ricochets — et le cratère du temps — qui se comble — peu à peu —

pendant la mise en feu de ces souvenirs comme une joie

#36 Choses du quotidien des mots

(des averses drues et tristes)

il y a les phrases de la nuit évanescentes — et celles accrochées aux tempes — il y a les mots de tendresse pour se souhaiter le bonjour — il y a le regard posé sur le dehors et son palimpseste — il y a l’écran du téléphone en buvant le thé — avec les chroniques d’André Markowicz pour se brûler au réel — il y a les mails devant l’ordi après le thé — les réponses à envoyer — il y a la liste des choses à faire pour ce jour — on consulte celle du jour d’avant — tout n’est pas rayé de rouge — il y a la consigne reçue la veille au soir à relire — on ouvre un livre — quelques lignes pour la route — on trace les premiers mots — on écrit — ne pas rester trop longtemps assise — on va on vient — on mâche les mots — on évite de parler — on se perd aussi sur l’écran à chercher ce qu’on ne savait pas vouloir — des mots ici ou là percutent — des mots que l’on n’attendait pas — cela s’écrit — sortir marcher l’après-midi — lire au retour — et préparer un atelier d’écriture — une séance sur Virginia Woolf et les métaphores — se plier et déplier dans une langue — s’essouffler dans le flou de la sienne —

pendant le flux du temps tenter de le dire

#35 Choses qui se terrent quelque part

(un peu de douceur, adieu neige)

sans empreinte — sans vestige de leur passage — dans le ciel désormais rugueux de la mémoire — ou alors ils ne sont que poussière — ce sont toutes les fins de livres — ou de films — les naissances d’un roman laissent traces — les épilogues ne s’impriment pas — les premières phrases taraudent — les excipit se délitent se perdent se meurent — et laissent ainsi le bonheur de pouvoir relire sans fin — mais cherchant un peu sur les livres allongés là — un éclat — j’ai eu ma vision —

pendant que les mots se cherchent d’autres s’articulent

#34 Choses qui pourraient s’écrire

( paysage enneigé la lumière vient d’en-bas)

le téléphone à la main — mais pas pour parler — l’allure est lente — elle frôle le quotidien — une photo — elle se tient en attente — elle erre dans la ville — une photo — de manière soudaine — puis reprend sa marche sans but — s’arrête sur le pont — dessous l’eau s’échappe — une photo — le fil du temps — un présent capturé — quelque chose se passe — seule elle capte ce presque rien — quel aimant l’attire — quelle nécessité — quel miroir — qui sinon Virginia pour ce dé-placement —

pendant tous les pendant l’esprit rumine

#33 Choses qu’il faut faire sans trop savoir pourquoi

( le ciel est clair et le froid s’est ancré)

poser l’esprit au-dehors — derrière la vitre — où survit le jardin — le ciel les arbres la bruyère — toujours dans cet ordre — les mésanges parfois — puis un livre dans le hasard des pages — ces jours-ci Du Bouchet ou Émaz — lire sans lire — d’un esprit flottant — d’un pas l’autre — sans trop voir — puis deux ou trois mots font socle — et se mettent à lancer l’écho — le livre se referme — tenir le fil de ce qui pourrait naître — les doigts sur le clavier — un chemin peut-être —

pendant l’échappée au-dehors l’index sur de petits cristaux

#32 Choses qui nous hantent

( de la lumière et du froid)

sept ans qu’elle n’est plus — et soudain ses mots cachés dans un enregistrement surgissent — et le sourire sur son visage à l’écoute de sa voix — et l’intensité de sa présence — une main tendue quand il fallait — une mise à l’écart quand il fallait aussi — la braise de cette voix — ce souffle qui traverse les années — et met en mouvement — repousse les parois du temps — appelle à être encore — à aller toujours plus loin — à déborder un peu de soi — avec la force d’une voix —

pendant les plis du froid les pensées éclatent

#31 Choses qui donnent de la colère

( rien que du blanc ce matin)

de l’incertitude de l’avenir dans les lointains ou le quotidien — de l’amputation des rires ici ou là — des déchirements de l’œil à fixer les images de guerre — de l’instabilité du sol où piétinent nos pas — de tous ces tais-toi donc qu’on lance avec rage — de l’immonde et des plaies qu’on ne peut regarder — de ces vies émiettées de ces voix étouffées — des meurtrissures et meurtres de femmes en tous pays— de l’articulation des mots pour expliquer cela à ma petite-fille —

pendant que j’enregistre, une sirène au loin

#30 Choses qui auraient pu être plus graves

(du brouillard et une pluie fine)

séquestration d’une femme et son enfant — dans un appartement de la ville — elle vient d’Espagne — ne sait rien de la ville d’ici — elle parvient à faire des photos d’immeubles en face — elle les envoie à un proche en Espagne — via l’ambassade les photos seront décryptées — la rue est identifiée — la porte est fracturée — la femme sauvée — une surveillance est mise en place — le ravisseur est interpellé — la femme et l’enfant sont en sécurité — tout est sous contrôle —

pendant que ce temps gris prend ses aises, on se recroqueville un peu

#29 Choses à refermer en soi

(le soleil n’est vraiment pas loin on y croit)

sûr il aurait mieux valu ne pas — cette petite phrase qui pique à peine — mais quand même un peu — est-elle utile — elle ne soulage de rien — on la formule juste pour dire eh je suis là — et rappeler que sans moi la maison ne tournerait pas rond — des histoires de pouvoir en sorte — des rapports de force — ne rien lâcher — après on n’est délesté de pas grand-chose — et ça ne changera pas le cours des vies — des histoires de beauté seraient mieux non —

pendant que l’on parle est-ce qu’on s’écoute

#28 Choses qui hantent

( le dehors comme un dedans bien pourri)

que me reste-t-il d’eux tous accrochés sur le pêle-mêle des photos sur le mur que me reste-t-il de leurs vies de leurs pensées de ce qu’ils ont fait alors qu’ils ne sont plus depuis plusieurs années désormais qu’est-ce que je sauve d’eux quelle trace garder de ce qui n’est plus quelles images sauvegarder et puis quelle trace vais-je laisser bien sûr tout est lié eux moi l’après des jours et des ans le présent si intense qui deviendra du sable et de la cendre même si on voudrait bien laisser une trace

pendant que je plonge mon regard dans ces visages disparus je crois que je souris

#27 Choses de l’écart

(jardin de gel ciel de clarté)

où l’issue du corps — pieds qui se projettent — dans un avant sans espoir — main qui se tend — prend la tasse de thé — la repose sur le bureau — et que dire de l’esprit — enfin la pensée — voudrait aller plus loin — mais se bloque là — ne débouche sur rien — les mains se joignent — puis se frottent — recherchent une chaleur intérieure — sursauter au son d’une voix qui interpelle — se tendre dans l’intensité de la réponse — faire face au dehors — au mieux — dans une tension —

pendant l’effort de l’écart, se sentir désorientée

#26 Choses qui ne sont pas claires

(comme une renaissance de voir enfin le ciel bleu)

l’œil tente le dehors — aller dans l’illisible — au travers de la buée et des traces du froid — flou et souffle s’allient — se tenir dans ce flottement — cette énigme de ce qui est — s’y plaire — brouiller les certitudes — où le début — et où la finitude — n’avoir que des peut-être et des sans doute à régurgiter — retrouver la vision de l’enfant sans lunettes devant le tableau noir — cristaux de gel ou lumière céleste — préférer le brouillard — au ras du flou — au ras de soi —

pendant que je scrute la vitre le ciel bleu se fait coupant

#25 Choses à regarder de près

( grisaille et blêmitude)

affairement des mains — éplucher des pommes et des poires — les couper en quartiers — les veines saillent sous la peau — les rides s’étirent — les taches brunes s’étalent — la peau est encore vive — creuser les sillons de la paume d’un recroquevillement des doigts — sourire à la pensée des mois de l’année — comptés sur les jointures — de la main de la mère — toujours penser à la mère en regardant les mains — et à la dernière photo d’elle — celle de sa main toute ridée —

pendant la cuisson de la compote une odeur d’enfance se répand

#24 Choses qu’il est n’est pas mauvais de traverser

( le brouillard semblable à celui des songes me prend dans ses filets)

aucun poster — nulle couleur — un carré de fenêtre opaque — pas de rideau — des murs blancs — beiges peut-être — pas de table avec magazines — quatre chaises espacées — du plastique sous les fesses — pas de musique d’ambiance — seules les voix des passants qui passent — une feuille A4 punaisée sur le mur — horaires d’ouverture et tarifs y sont notifiés — aridité totale — seule dans la salle — juste soi avec soi — et ses pensées qui passent — serait-ce absence ou présence —

pendant cette sorte d’inertie j’accorde le corps à la patience

# 23 Choses qui n’en finissent pas de s’accumuler

( les nuages se touchant tous dans une grande nuée, ne peux les énumérer)

jour 2 du douzième mois de 2022 — ente 8 et 13 heures — raconté 6 histoires — dont une 3 fois — chanté 12 chansons — répété « Jean petit qui danse » 48 fois — sorti 12 crayons de couleurs et deux stylos — taillé 2 crayons — épluché 6 carottes 4 pommes de terre et 2 oignons — versé 4 poignées de pâtes dans une casserole — n’ai pas compté le nombre de pâtes — aimerais bien savoir enfin le nombre de freux qui viennent se coucher tous les soirs sur les 4 ou 5 arbres du boulevard —

pendant que cela s’énumère le réveil change de minutes sans arrêt

#22Choses qui ont à voir avec le ricochet /2

( ferais bien une entaille dans le ciel pour y trouver de la lumière)

difficile de savoir lequel — vouloir céder quelque chose de bien — et penser à la séparation qui en résulte — réaliser la difficulté de l’abandon — se focaliser sur le titre — il faut qu’il donne envie — chercher encore dans les centaines de livres — la main hésite beaucoup — ouvre feuillette repose — celui-ci peut-être — le parcourir un peu avant — il faut prendre le taureau par les cornes — celui-là — poser Le goût des mots dans la boîte à livres de la médiathèque — les livres n’y restent jamais longtemps —

pendant que je recherchais un livre, j’en ai déniché plein d’autres où je voudrais bien replonger

#21 Choses qui ont à voir avec le ricochet

( comme si le jour refusait de se lever)

penser à rédiger ce mail — être claire sans trop se livrer — ne poser qu’un doigt dans l’engrenage — imaginer toutes les conséquences futures — se recentrer sur les bienfaits potentiels — tenter d’atténuer les conséquences de cette décision — peser le pour et le contre — les risques ne sont pas si grands — se dire que c’est un beau projet — écrire le message — relire et peser tous les mots — laisser reposer — se lancer dans une nouvelle aventure c’est bien — cliquer sur envoyer —

pendant ce remuement de pensées, s’activer à faire le ménage

#20 Choses qui s’échangent en silence 2

(comme un monde tassé sous le ciel sombre)

besoin d’une punaise à tête noire — juste une — se rendre à la papeterie — dénicher les boîtes de punaises — penser juste une je pourrais la prendre et refermer la boîte — ni vu ni connu — la vendeuse est derrière sa banque — absorbée par une tâche qui lui fait froncer les sourcils — c’est vraiment facile et franchement n’est pas grave — et pourtant je prends la boîte — sors la carte bancaire — je n’ai pas de monnaie — et paye 1,98 euro — le petit ange a gagné face au diablotin farceur —

pendant que j’écoute un podcast, je joue au solitaire

#19 Choses qui s’échangent en silence

( un ciel d’une ouate terne et sale)

assise sur la terrasse au-dessus de la rue — elle regarde et surveille — toujours très calme — seule sa tête balaie l’air qui est frais ce matin — tourne à droite à gauche — au passage d’une voiture — elle me reconnaît — entre elle et moi un regard — peut-être même un sourire — je lance un timide bonjour Fiona — elle me répond — sa queue balaie le sol deux ou trois fois — une chienne qui n’aboie presque jamais — mais dont le doux regard plonge dans le mien — ne suis pas sûre de voir quelqu’un d’autre aujourd’hui —

pendant le croisement de regards la lumière se fait plus vive

#18 Choses que l’on souhaite conserver pour ne pas oublier

( il semblerait que le soleil chercherait à percer la matière dense des nuages)

Et donc, par un accident incroyable, je suis confrontée – et c’est une confrontation, extrêmement violente – avec ce que j’avais oublié. Ce sont des caisses pleines d’oubli ; et si je les avais oubliées, c’est que j’avais mes raisons. L’oubli a une fonction de survie : si on n’oubliait pas, on mourrait. Je ne dis pas qu’il faut tout oublier, mais l’oubliement est une fonction vitale, salutaire, nécessaire ; on enfouit par besoin de vivre.

livre rangé sur l’étagère des livres à lire — à droite de la fenêtre — reçu en cadeau à Noël 2020 — avec ses 1182 pages il a dû patienter — il est lourd entre les mains — il faut le lire assise au bureau — et peu de pages à la fois — crayon et carnet à portée de main — il n’a pas encore subi le froissement du temps — la densité des mots sur la page induit une lecture concentrée — le fragment a été noté quelques minutes avant la lecture de la consigne du jour —

pendant que je recopie ces notes, je pense aux 1157 pages qu’il me reste à lire

#17 Choses pour améliorer la vie en ville

(on pourrait souhaiter mieux que ce ciel sombre et bas)

pour chaque place de la ville — il n’y en a pas tant que ça — créer un déambulatoire couvert — où la marche pourrait se faire protégée de la pluie ou du soleil — selon les saisons — mais surtout on pourrait marcher tourner et se recentrer — ce serait des cloîtres de pensées — au centre de la place des fleurs et de l’herbe — un bosquet d’arbres — un lieu où pouvoir laisser aller et venir l’esprit — avec la lenteur du pas — aux angles des riens qui émeuvent — sculpture vitrail poème — présence absence au monde —

pendant que j’imagine, je me sens bien

#16 Choses qui collent à la peau

(ciel gris, gris, gris et désespérément gris)

une robe de chambre sans âge et sans forme de la couleur des illusions perdues — un sarouel sombre avec des ramages colorés — une tenue noire de haut en bas et les cheveux bien blancs pour couronner la silhouette — une superposition de hauts peut-être quatre laissant bien deviner des couleurs très différentes presque forcées — un jean un T-shirt des baskets un blouson par-dessus et la tête rentrée — une robe très ajustée au fond noir et de grosses fleurs sur la partie basse avec quelques sequins pour briller — un pantalon en velours marron dont l’usure au postérieur est bien marquée avec une chemise à carreaux plutôt dans les tons de beige qui pendouille au-dessus un anorak posé sur le dossier de la chaise et les yeux vagues — de longues mains gantées de noir sortent des manches du manteau en laine damassé de gris — chaussures d’un rouge qui éclipse tout le reste — gabardine je n’en crois pas mes yeux comme celle du père — costume bleu marine cravate d’un bleu similaire et le regard triste — bonnet et écharpe assortis tricotés main d’un bleu pétrole — un sweat à capuche déjà trempé par la pluie dense — un manteau laid et triste — l’ourlet défait de la robe qui pend au bas du manteau — le jean troué aux genoux un blouson ouvert sur un pull avec des chiffres incrustés et un bonnet enfoncé bas — une tenue tout en désordre —

pendant que je dévisage les passants je sens la pluie couler sur mon visage

#15 Choses qui se rassemblent sans trop savoir pourquoi

( à grands coups d’ailes, deux freux retardataires bougent le ciel)

ce sont les oiseaux ou les voix qui s’éloignent — lilou lilou lilou — Aragon est un écrivain d’orgue de barbarie — écoutez vos enfants grandir — la météo à toutes jambes — il va falloir composer — c’est bizarre comme les choses arrivent — je me présente Karine de Total énergie — on continue de lire en écrivant — j’attendais que le texte se dévoile — les mots c’est comme les atomes — lilou lilou lilou — s’affranchir de la malédiction de n’être que soi — on n’a jamais le temps de faire une pause — la littérature c’est le don que font les morts pour nous —

pendant que la radio parle, je note

#14 Choses qui surgissent et donnent le vertige

(des aplats de nuages à l’horizon)

le regard croisé — moi derrière la fenêtre — lui dans la rue en surplomb de la maison — le garçon de treize ou quatorze ans — rentre du collège chez lui — la maison juste à côté — plus jeune il venait souvent sonner pour récupérer son ballon dans le jardin — il tourne la tête de mon côté — c’est lui bien sûr — mais dans le croisement de regards — il y aura aussi celui de son frère aîné — noyé dans un lac — il y a cinq ans peut-être — vertige du temps — être sur le seuil de deux mondes — et penser au poids qu’il porte malgré lui sur les épaules — ramasser le silence d’après —

pendant que je relis ces mots, je sens soudain un voile de tristesse

#13 Choses qui se cueillent au hasard du chemin

( des lambeaux de bleu m’ont souri ce matin)

la voir courir — là sur le trottoir — au bord d’une route dense en voitures — à peine voir son visage — juste pouvoir dire que c’était une femme — entre deux tailles — entre deux âges — dans un survêtement aux tons de bordeaux — et se demander après quoi elle court — mais penser ça parce que — sans doute — ce matin avoir lu Anh Mat — se posant cette même question — pour lui-même — et la pensée se poursuivant — alors même que je l’ai croisée depuis quelques minutes — après quoi je cours lorsque j’écris —

pendant que je me pose des questions existentielles, j’entrevois les premières gouttes s’échouer sur le pare-brise

#12 Choses qui lentement se détachent de soi

(de l’aube grise est-ce qu’on sortira aujourd’hui?)

chaque jour devant la vitre où se tenir — la buée la recouvre — dehors les murs d’en face — gris et décrépits — se débrouiller avec — tenter de voir — la fissure où passerait la lumière — le doigt sur la vitre sillonne — quelques arabesques naissent — des chemins se tracent — une esquisse pour voir le jour — un élan pour aller — un désir vers — un besoin même vers — ce qui palpite en soi — une trace où se risquer —

pendant que je visualise la vitre embuée, j’entends la voix maternelle me demander de cesser de tracer ces traits sur la vitre

#11 Choses qui ont changé le cours de la vie

( le ciel joue à se colorer puis se décolorer)

/je suis les racines rouges du ciel/ — les mots de Claude Pélieu au premier atelier d’écriture auquel je participe — se sentir au début de soi — un avant et un après — et les rhizomes qui ont tracé leurs chemins souterrains depuis — et les lectures qui ont changé — et l’écriture qui s’est mise à envahir — à absorber – et les échos toujours de l’une à l’autre — l’une et l’autre liées — un livre un carnet un crayon — une haleine de feuilles — une langue d’air —

pendant que cela s’écrit, je pense à l’oiseau sur la branche du bouleau

#10 Choses qui se passent dans la tête

(on le sentait bien que le ciel serait de suie)

pendant que les mains avec l’éponge s’activent et se concentrent sur les plaques noires bien brûlées dans la casserole de pâtes — les pensées tentent de se mettre en ordre afin de trouver la réponse la plus sereine ou la moins maladroite au mail reçu hier afin de ne pas blesser mais quand même de rester droite dans l’idée de résolution du problème — se dire que l’on va laisser tremper la casserole dans de l’eau savonneuse — et que ce soir peut-être les mots justes vont se révéler —

#9 Choses sur lesquelles il n’est pas utile de se pencher

(un ciel de tulle pâle sur une mousseline bleue)

ne pas s’attarder sur — les journaux divers et variés — Ukraine l’effroi d’hiver — à Kherson ni eau ni électricité — les écolos soufflent le froid et le chaud — route du rhum deux morts — les dessous d’un dossier salissant — un crime haineux contre l’art — dangereux dérèglement climatique — tre donne uccise a Roma l’ombra di un serial killer — dentro la mente d’ell’assassino — bus train métro la grande lassitude des français — drogue autour de l’école — la fête impossible du foot —

#8 Gens dont le nom s’est posé sur mes lèvres ou qui ont parlé avec moi

(suivre un tout petit nuage qui traverse le champ de la fenêtre)

Virginia Woolf Clarissa Dalloway Catherine Barbier Christiane Bouchet Yvette Vial Henri Ebrard Dominique Ebrard Bernadette Soulard Dominique Danton Marcel Proust James Joyce Delphine Horvilleur Gabriel Calamand Georges Bidault Edouard Petit Jean Nocher Robert Khan Annie Ernaux Agnès Desarthe Geneviève Brisac Edouard Dujardin Lydia Flem Anne Savelli Guillaume Vissac

#7 Choses qui se laissent deviner en un regard de tendresse

(un ciel un peu tuméfié ce matin mais avec quelques lignes d’éclaircies)

ses yeux posés hors de mon univers, hors de tout, dans un déni de ma présence, fixant je ne sais quel horizon qui, on s’en doute, ne s’atteindra jamais | ouvert le visage ouvert il n’y a pas d’autre mot pour dire un peu de ce qui émane de ses traits, de ses yeux, de la vie qui le pulse, dans ce désir de tout | on voit bien qu’il est en lambeaux et que sa peau vire au lichen, mais ses yeux, vers l’au-delà du visible, sourient, même dans la larme qui s’en échappe |

#6 Choses singulières que personne d’autre que moi aurait pu remarquer

il semble bien que le lichen autour de la branche — là posée sur l’étagère — celle des petits bouts de nature qui reposent là — juste pour le plaisir des yeux — et bien ce lichen je crois — enfin il me semblerait — qu’il a grandi — qu’il recouvre davantage la branche — sur laquelle il est fixé — que ce gris a pris de l’ampleur — qu’il a pris du corps — non comme la lèpre — mais comme ces cristaux dans les flocons de neige — tous étrangement uniques — là ce lichen fruticuleux s’accroît — SV.

# 5 Choses qui n’en finissent pas de nous étonner

au petit matin — le ciel d’une myope sans lunettes — une cavité bleue où prendre le temps du réveil — plus tard le ciel buvardé de Bergounioux où éponger les songes — un peu après un ciel décoloré et matelassé de tendresse — un peu plus tard encore disparition du bleu — mais où est-il allé — disparaître alors en soi — puis sortir et ne voir dans la flaque qu’une congestion de gris — chercher des couleurs dans les arbres — ou dans le bras d’une femme levant une lampe pour libérer un arc de feu à l’horizon —

# 4 Choses auxquelles on ne s’attendait pas

c’est comme un siège de tracteur métallique rouge — empli de trous — l’assise et le dos un peu incurvés — il n’y a pas la vision du reste du véhicule — mais c’est forcément un tracteur — ou une faucheuse — mais celle de l’enfance — le tracteur aussi c’est celui d’autrefois — et se dit la phrase — d’une manière un peu obsessionnelle — le soleil n’était pas encore levé

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#3| Choses qui auraient pu peut-être se passer si…

immense baie vitrée au quatrième étage — le regard plonge dans ce qui s’ouvre — il s’échappe loin — dans la salle les choristes en répétition — un Ave Maria s’élève lentement — se sentir hors du temps — les pensées sur la colline en face — l’image du corps s’approchant de la baie et traversant — être un ange quoi — mais ici et maintenant — je dois lire un passage des Vagues de Virginia Woolf — le soleil n’était pas encore levé — le soleil au loin dans son déclin — réintégrer son corps —

#2 | Choses un peu étranges, un peu effrayantes qui ne s’expliquent pas mais dont on garde un souvenir saisissant

vision froissée et défroissée — authentique lichen de mémoire — nuit d’enfance — sept huit ans peut-être — allongée dans le lit près du mur — contre le chambranle de la porte un homme grand portant une moustache et souriant — une femme au visage sévère assise au bout du lit — ils me fixent d’intensité — croisement de regards — je ne les ai jamais vus — savoir sans savoir que ce sont mes grands-parents — mais ils sont morts depuis si longtemps — se cacher sous les couvertures vite —

# 1| Choses de l’imprévu

liste des choses à faire dressée pour le jour — rien à redire je serai bien occupée — errer un peu avant sur le net — voir passer le démarrage d’un colloque — aller voir le zoom juste un moment — y rester un long temps — à écouter des mots que j’aime — dans l’ici qui me tient — en un va-et-vient entre la poésie qui se dit — et l’au-delà de la vitre où se glisse le regard — des petits mots d’Emaz notés sur un carnet — à creuser le dedans et le dehors —

A propos de Solange Vissac

Entre campagne et ville, entre deux livres où se perdre, entre des textes qui s'écrivent et des photos qui se capturent... toujours un peu cachée... me dévoilant un peu sur mon blog http://jardindombres.blogspot.com

49 commentaires à propos de “carnets individuels | Du peu | Solange Vissac”

  1. Saisissant, très beau ! cet “authentique lichen de mémoire” va me rester en tête (entre autres) et les titres façon Sei Shônagon rythment parfaitement le tout (commentaire bien plat face à un tel carnet…)

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