Coup de glotte

Sous la frange maladroite oscillent les rayons des néons. C’est un couloir lent et long sur lequel baillent des portes ouvertes, alignées sagement, comme les perles du collier de l’aïeule. Le sol chuinte sous ses semelles de plastique caoutchouc mou made in China, alors que son pas s’accélère et dévide à grandes enjambées pressées les numéros des salles allumées mais Continuer la lectureCoup de glotte

#L1 Elle marche,

Elle marche sur l’asphalte blême d’une rue ensommeillée, plaçant un pied devant l’autre, mécaniquement. Elle regarde à droite puis à gauche, observe le ciel blanc comme s’il pouvait lui indiquer la bonne direction. Elle avance à l’instinct depuis plus d’une heure, entraînée par le bruissement des feuilles et le souvenir des ambiances qui vont et viennent du fond de sa Continuer la lecture#L1 Elle marche,

#L1 | Voodoo Russian Airlines

À l’époque, elle ne connait pas la blague : Tu sais pourquoi le Pape embrasse le sol chaque fois qu’il atterrit dans un pays. Non ? Prends Alitalia, tu comprendras ! Elle est posée sur l’accoudoir, sortie du cauchemar, à se demander comment ces connards de russes ont encore le droit de transporter des voyageurs. Pourquoi leurs matrones sont habillées Continuer la lecture#L1 | Voodoo Russian Airlines

N’auriez pas l’heure ?

La nuit, le jour, le mois, l’année, les ans, les minutes, les secondes, les saisons, les jours fériés, les congés payés, les congés sans soldes, les vacances, les périodes de galère, les mauvaises passes, les jours de chance, les heures sombres (de l’histoire), les coups de bourre, les instants de grâce ou de répit, le quart-d’heure de célébrité, l’occasion à Continuer la lectureN’auriez pas l’heure ?

L#2 Tout ce qu’il ignore


Il ne connaît le nom d’aucun des arbres gigantesques qu’il découvre, ni d’aucune de ces plantes flottantes d’où s’envolent en criant des oiseaux rouges, pas plus qu’il ne comprend la langue des Chinois qu’il transporte (il a l’impression qu’ils parlent tout le temps dans son dos et cela depuis des semaines de voyage). Mais il sait où il va, il a un projet, projet d’installation avec son beau-frère dans cette habitation pour laquelle il est allé chercher ces employés chinois. Il trouvera, avec l’aide de ce second qui parle quelques mots de français et auquel les autres obéissent. Ces gens-là sont malins, débrouillards, capables de supporter la faim, la soif et ils n’ont pas peur de l’inconnu. Il en faut de la misère pour s’embarquer ainsi au bout du monde pour quelques sous. Lui non plus, n’a pas peur, mais ce n’est pas la misère qu’il l’a fait partir, c’est autre chose qu’ils ne peuvent pas comprendre. Ils vivent au jour le jour sans but. Beaucoup sont morts en chemin, fièvres, dysenterie, éruptions étranges et toutes sortes de misères dues à leur faible constitution. Lui est fort et en bonne santé et son projet le porte, le protège du mauvais œil. Il ne croit pas au mauvais œil dont son second ne cesse de lui parler. Pour un blanc comme lui, bien né, dans une famille respectée (son père n’était-il pas médecin ?) le mauvais œil est un racontar de vieille femme ou de chinois. Il reviendra fortune faite, sera fêté adulé, respecté même par son père. Il le sait, il sent sa bonne étoile. Ce qu’il a déjà accompli est immense. Cette longue traversée dangereuse, il a su en venir à bout. Il viendra à bout de bien d’autres obstacles.
N’est-ce pas cela qu’il a voulu : s’embarquer, partir loin et faire fortune dans ce vaste pays qui possède tant de terres vierges. Comme tant d’autres qui ont réussi. Pourquoi pas lui ?


Ce qu’il ne sait pas, c’est que son beau-frère est mourant ; il devrait se douter de quelque chose en ne voyant personne au débarcadère, mais il est plein de ses espoirs, remplis de ses illusions et tellement heureux de toucher enfin la terre ferme. Il ne sait pas non plus que l’habitation est en friche et ne ressemble pas du tout à ce qui lui a été écrit. Les cabanes de bois construites rapidement n’ont pas résisté aux pluies diluviennes, on dort dans des hamacs par crainte des serpents et on peine à négocier sa pitance avec les indigènes qui préfèrent la vendre aux chercheurs d’or. Tout est à faire, à reconstruire et il faudra encore trouver des prêteurs pour les investissements de départ, ces plants de cannes que les colons installés ne cèdent pas facilement de peur de la concurrence des nouveaux arrivants. Ce qui ne sait pas non plus c’est que sa femme vient d’accoucher d’un garçon. S’il le savait, cela lui donnerait du courage. Il a tellement peur que ce soit une fille, une fille fragile et délicate. Il ne sait pas d’où lui vient cette angoisse tenace d’avoir une fille, un cauchemar qui ne le lâche pas depuis son départ, depuis qu’il a appris la grossesse de sa femme.


Fièrement campé sur le pont, il donne des ordres à son second. Les Chinois obéissent, se jettent à l’eau au péril de leur vie pour accoster et amarrer le bateau. Les boucaniers n’ont pas bougé tous à leur affaire de rôtissage au milieu de la fumée. Une famille en pirogue fait des signes aux Chinois qui nagent avec peine dans le courant violent et sauvent un malheureux qui se laissait emporter dans les eaux boueuses. Ces gens-là se comprennent pense-t-il avec mépris. Ce sera utile pour la suite.
« J’ai faim et soif », crie-t-il aux boucaniers qui le regardent arriver avec de grands sourires.

#P1 Surfaces habitées

Chalet — Les poutres de la chambre du haut, commune sur tout l’étage. Le balcon d’où on entend la rivière, la légende des âmes qui s’y coulent et les yeux qui glissent et qui regardent du plafond.  Manoir — Les chambres nombreuses, chacune sa couleur. L’effroi de la poignée en plexiglas, dans la chambre bleue, de la porte entrouverte sur Continuer la lecture#P1 Surfaces habitées

#P1 Les nuits en neige

Le petit appartement à la montagne. Les nuits en neige chez l’ami des parents – il est aveugle. C’est comme dormir dans la maison d’un secret qui se voit. La maison rouge avec la grande terrasse de bois. A l’étage de toutes les chambres, la jaune cousine. J’ai fouillé et lu son journal. Il est plein de prénoms de son Continuer la lecture#P1 Les nuits en neige

Le pays

Au milieu du dix-neuvième siècle, ce terme ne désigne que la région d’Italie septentrionale, commandée par Turin, ainsi nommée en raison de sa position « au pied des monts ». Son nom se trouve, tout naturellement, formé de « pied et de mont » semblant tiré du mot italien  piemonte et comme si, déjà, le patronyme lui-même hésitait entre deux notions s’opposant : montagne et Continuer la lectureLe pays

#P2 | Pourquoi ? Je vous le demande.

…passé sous vos roues… et vous avez fui… vous avez fui alors que vous avez roulé sur un corps, quelque chose ressemblant à un corps… mais un corps d’animal… vous dites, alors vous êtes reparti… une fuite… vous avez eu la sensation de quelque chose entre les roues du véhicule, vous ne vous êtes pas arrêté, vous étiez lancé… vous avez fui… Continuer la lecture#P2 | Pourquoi ? Je vous le demande.

Jour et nuits

Rampant rose mais chambre glacée, au bout du souffle la buée, grésillement du radiateur électrique, odeurs de poussière et de métal chauffés, et rentrer son corps entre des draps froids pour tout au bout la brûlure de la bouillotte Février, St Jacut désert, petite chambre dans petit Hôtel dit des marins dans petite rue et l’odeur marine fenêtre ouverte ou Continuer la lectureJour et nuits