#L4 | archéologie

Livre 1 scène 1 des livres d’enfance à gogo, accès illimité sans conseil, des mots à boire et à manger, rêve sur le nom des auteurs, des bouts d’eux dans les pages, des lectures honteuses d’enfant pas éduquée au sein d’une famille éduquée — mettra longtemps à le comprendre, et l’action de freinage que cela provoque — ensuite des livres d’orphelins, d’orphelines, de docteurs et d’infirmières, livres de mystère et de poisons, par exemple les baies d’if pour tuer sans se faire prendre, mais non ça ne marche pas à cause de Miss Marple, ce n’est qu’un exemple il y en a dix mille, et LEBLANC, et LEROUX, et j’étais sûre que c’était une blague. Arsène tous, VERNE même Bonhomme, SIMENON, oui aussi. Poésie en cachette, cœur ça bat trop vite. Vertige. J’arrête. On a compris. Ce qui va manquer.

Arsène Lupin de Maurice Leblanc : suite de folies douces. Et le mystère de l’amour et de l’abandon.

Bonhomme de Jules Verne : encore un garçon à qui tout arrive, dans un monde hostile et violent, mieux vaut savoir se débrouiller et être malin. Un jour je serai un garçon.

Maigret de Simenon : enquêter, fouiner, chercher à comprendre,

Leçon 1 : lire remplit le ventre et la tête — peut-être dangereux. 

Livre 2 scène 1 science-fiction, tous azimuts, et à la toute fin LOVECRAFT — quand le reste : LE GUIN, AZIMOV, K DICK, BRADBURY, ORWELL, HUXLEY, HERBERT, BARJAVEL, BOULLE, VAN VOGT, SILVERBERG est épuisé — mais trop puissant les monstres toujours terribles qui restent à jamais invus, et les hommes toujours incertains — préfère alors, dans l’âge de la dizaine, retourner vers les forêts qui communiquent, vers les non A, les lunes alphanes et les êtres cyborg, vers les planètes mars trop humaines et les oiseaux comme emblème.

Leçon 2 : aimer lire les livres que lit son père fait gagner quelques phrases à paroles

Livre 3 scène 1 JELINEK — l’autre : HENRIETTE, quel livre et pourquoi ? Le lieu : la rue étroite, la chambre au second, la lecture au lit au lieu de se lever.

Livre 3 scène 2 ARRABAL, quel livre et pourquoi ? hasard des bibliothèques, des livres ici et là, ils marquent, et n’ont pas de nom, les temps de lecture marquent et effacent les noms.

Leçon 3 : éviter de poser des questions et de parler des émotions, c’est mieux comme ça. Continuer à faire très très attention.

Leçon 4 : bonne en math = privée de littérature, c’est comme ça qu’on passe à côté de ce qui continue d’attendre, longtemps la tristesse du manque mêlé au mauvais souvenir d’un grain de poussière sur un tourne-disque qui met fin à ma carrière de physicienne.

Livre 4 scène 1 LORCA La maison de Bernarda Alba : le mystère, le drame, vouloir un miracle pour qu’il n’est pas lieu, relire, se résigner à ce que la lecture ne puisse rien changer, fermer le livre. Ne pas aller vers l’ailleurs de LORCA. Pourquoi ? 

Livre 5 scène 1 BASSANI Le jardin des Finzi-Contini, pour les fantômes, plus tard pour le film, pour l’atmosphère dans un pays que je ne connais pas. Un endroit où aller voir ? Se mêle à d’autres livres de jardins, j’en vois encore les escaliers d’accès, les balustrades. Pourquoi ? Aucun voyage cependant. Immobile a gagné.

Livre 6 scène 1 ROCHEFORT, ma première vivante — lire ici — ce qui enflamme c’est qu’elle existe, quelque part, mais comment la revoir ?

Leçon 5 : lire peut changer, l’advenu du livre est dans les mains de celles qui les écrivent.

Livre 7 scène 1 KAFKA La métamorphose, un prof sans doute qui le fait lire — et pour une fois —

Livre 7 scène 2 KAFKA aller seule vers La colonie pénitentiaire, puis l’Amérique, et Château et Procès — les hommes souffrent beaucoup, j’y prend plaisir, finis même par avoir envie de les prévenir de ce qui les attend, comme d’avoir des amis lointains.

Livre 8 scène 1 DURAS Le ravissement de Lol.V.Stein, lecture 15 fois, même à l’envers, des heures sur la folie, la musique et le bal, et le ravissement – le réel et la fiction ont une lisière commune, tenter de s’y tenir.

Livre 8 scène 2 DURAS Les Petits chevaux de Tarquinia et le saxophone de Gato Barbieri, la musique colle aux mots toute cette année-là, celle des brumes des côtes galloises, les mots ne peuvent se lire sans la musique, la chaleur du livre déborde de la musique, la musique boit trop, elle est couleur Campari vent dans les cheveux, et quand vient le matin le silence et la douche de l’enfant — un enfant à propos duquel il faudrait écrire un livre, dit le livre — je le lui invente, j’y pense jour et nuit sans un mot, il manque la parole entre lire et écrire, alors je cherche la solution dans Les petits chevaux : des heures à disséquer le livre, le mettre en liste de mots, relever des citations, suivre la piste méchante, tenter de lui donner l’étrange transparence qui au final ne laisse rien voir. Attention danger.

Livre 8 scène 3 en terre galloises, WOOLF en anglais, pourquoi pas ? Tant à ne pas comprendre, confondre encore tant et tant, Orlando, Mrs Delloway, lente lente lecture au dictionnaire, et aux sentiments fourbus.

Livre 8 scène 4 et puis tout DURAS, en désordre, en boulime, en pamoison, en délire – les premiers, les derniers, ceux qui paraissent, ceux qui manquent, tenter à tout prix d’entendre sa voix – celle venant de la bouche – guetter, enregistrer la radio, filer au cinéma, à une période où l’accès est si étroit.

Leçon 6 : après DURAS, ne pas savoir où aller.

Livre 9 intermède YOURCENAR, et un enfant s’appelle Hadrien, un être à l’âme forte mais tourmentée.

Livre 10 scène 1 charge mentale à plein, enfants, maison, élèves, jeunes en formation, la littérature est celle de la jeunesse, les livres ceux de la pédagogie, c’est le boum, l’Ecole des Loisirs nous rend folles dans les écoles, les nouveaux éditeurs flamboient et chaque livre, il faudrait citer cent ou deux cents titres pour leur rendre ce qu’ils nous ont donné — on en fait nos bibles de ces livres-là, jusqu’à ce qu’un jour, le ton change, les thèmes restent mais l’ironie devient reine, la distanciation, le détournement et les parents là/pas là aussi, alors ça sature, ça déborde, on se détourne, c’est fini — l’âge d’or. Toujours à vif avec OXENBERY, SOLOTAREFF, NAJDA, BROWN, CLAVELOUX, PONTI, ASHBE, CORENTIN, et le trio SENDAK, LOBELL et UNGERER. D’autres qu’on pourra ajouter.

Leçon 7 : le lent temps du retour aux lectures personnelles, qui comptent, qui imprègnent.

Livre 11 scène infinie PROUST des mois de lente lecture, attendre l’heure, reprendre la phrase, la ligne, le chapitre, recommencer pour le plaisir, repasser par là ou là, après des années d’approche, de lectures autour, de morceaux. Souvenir vivace, inscrit de s’inscrire, dépôt de souvenir à chaque ligne lue, expérience du livre.

Leçon 8 : après les milliers de page de PROUST, tout ce qui se lit me tombe des mains, ennuyeux et banal. Ça dure longtemps.

Livre 12 puis d’autres, peu à peu. Lenteur. Diversité. Rattrapages et découvertes. Morceaux, fragments, avant goûts, critiques, extraits, à la va-vite souvent, en diagonale.

Livres 13 les livres par les corps et les voix : les poètes, ceux et celles que j’accueille, rencontre, entends, écoute, avant de les lire : JULIEN BLAINE, ÉDITH AZAM, FABIENNE SWIATLY, PIERRE SOLETTI, CHARLES PENNEQUIN, CÉCILE RICHARD, VINCENT THOLOME, SEBASTIAN DICENAIRE, ARNO CAMENISCH, EMMANUELLE PIREYRE, BÉATRICE MACHET, PIERRE-ALAIN TÂCHE, THOMAS VINEAU, BÉATRICE COMMENGÉ, AURÉLIA LASSAQUE, MARAM EL MASRI, CLAUDE BER, SAMIRA NEGROUCHE, LAURENCE BOUVET, MAZIN MAMOORY, KHADEM KANJAR, CAROLINE SAGOT—DUVAUROUX, PASCALE PETIT. Leurs prénoms, et les livres remplis de leurs voix, les questions enfin se posent autrement, l’état limite est apprivoisé, alors…

Leçon 9 : Écrire ça peut.

Livre 14 scène 1 SAPIENZA L’art de la Joie, La prison de Rabibbia, Le journal, lecture dans le mouvement de sa redécouverte, à l’occasion des traductions en français, une plongée, une nage en eau troublée, un bain aux heures du soleil et après son coucher. Ecrire avec et contre l’adversité. Premières pensées à propos de celles qui de leur vivant sont assignées à l’effacement à l’œuvre.

Livre 14 scène 2 STEIN un confinement et un été, ça n’a pas suffit.

Le rapport aux livres comme dans ce livre oublié à la citation, celui de Noëlle Revaz Rapport aux bêtes les mots chauds et nauséeux comme lait et bouse trop proches, dans des étables sombres et des pairies en pente, des lieux où se tenir seule, apprendre à y rester, tranquille, ne pas craindre la nuit, ses bruits et rumeurs, construire la certitude que l’aube reviendra, sa blancheur et sa force, que les sentiments nés des livres sont des sentiments archéologiques.

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VERSION PODCAST // à entendre ou pas, en reprise de rythme et coupe courte,

Livre 1 scène 1 des livres d’enfance accès illimité sans conseil, mots à boire et à manger – livre d’orphelins, de docteurs et d’infirmières, livres de mystère et de poisons, LEBLANC, et LEROUX, j’étais sûre que c’était une blague.

De LEBLANC Arsène tous,

De VERNE même Bonhomme,

De SIMENON oui tous ceux que je trouve

Aucun classique. Rien. Poésie en cachette avec cœur ça bat trop vite et vertige.

Leçon 1 : lire remplit le ventre et la tête peut être dangereux. 

Livre 2 scène 1 SCIENCE-FICTION, tous azimuts

De LE GUIN, AZIMOV, K DICK, BRADBURY, ORWELL, HUXLEY, HERBERT, BARJAVEL, BOULLE, VAN VOGT, SILVERBERG — tenter de tout

De LOVECRAFT, à la fin quand le reste — trop puissant les monstres toujours terribles qui restent — à jamais invus, et les narrateurs toujours incertains —

continue de préférer les forêts qui communiquent entre elle, les non-A, les drogues et les êtres cyborg, une planète Mars trop humaine, un oiseau comme emblème.

Leçon 2 : lire les livres que lit son père pour quelques phrases en échange.

Livre 3 scène 1 lecture de bibliothèque et de hasard, pas de méthode, il existe un mode de mots mais comment on y reste, voilà la question

De JELINEK — l’autre : HENRIETTE, quel livre et pourquoi ? Lieu de lecture : la rue étroite, la chambre au second, le lit au lieu de dormir ou de se lever —

De ARRABAL, quel livre et pourquoi ? des hasards de bibliothèque, des livres ici et là, qui aujourd’hui n’ont pas de nom,

Leçon 3 : se taire sur les questions et émotions, pas la bonne méthode à long terme, la seule dans le court terme des états limites.

Livre 4 scène 1

De GARCÍA LORCA La maison de Bernarda Alba : le mystère et le drame, la lecture n’y peut rien changer, désespoir. Ne va pas chercher et ne pas lire autre chose de LORCA. Pourquoi ? 

Livre 5 scène 1

De Giorgio Bassani le JARDIN DES FINZI-CONTINI, pour les fantômes, et le film, pour l’atmosphère dans un pays que je ne connais pas, mais ne pas savoir dire : J’y vais voir nom de nom

Livre 6 scène 1

De CHRISTIANE ROCHEFORT, je la rencontre, puis elle existe quelque part, je l’ai vu seins nus dans la chamleur du Larzac, comme si dans son livre, ARCHAOS et aussi ENCORE HEUREUX QU’ON VA VERS L’ETE 

Leçon 3 : les livres vous sont des amies.

Livre 6 scène 1

De DURAS LE RAVISSEMENT DE LOL V STEIN lu 15 fois, même à l’envers, des heures sur la folie, le déclenchement, l’amour et le comment ça peut s’écrire et le pourquoi faudrait guérir

De DURAS, autant que possible, en désordre, en boulimie, en pâmoison, en perte de repère.

Les Petits chevaux de Tarquinia avec la musique du saxophone de Gato Barbieri, les mots mis en liste, étrange transparence qui ne laisse rien voir.

Livre 7 :

De PROUST LA RECHERCHE lente lecture, jour après jour à attendre l’heure de la phrase, de la ligne, du chapitre, le plaisir de se perdre et se retrouver après des années d’approche, de morceaux, de glose.


Leçon 4 : après Proust (et Freud)(et Jung) (et Anaïs Nin) (et Arthaud) tout tombe des mains, tout est ennuyeux et banal, un effet qui dure longtemps.

Livre 9 puis tous les autres,

Dans la lenteur, diversité, rattrapages et découvertes, et si pas le temps des morceaux, des fragments, des pages volées, des critiques, des extraits, à la va trop vite, en diagonale.

Les Livres 10 et suivant,

des poètes et les autres, JULIEN BLAINE, ÉDITH AZAM, FABIENNE SWIATLY, PIERRE SOLETTI, CHARLES PENNEQUIN, CÉCILE RICHARD, VINCENT THOLOME, SEBASTIAN DICENAIRE, EMMANUELLE PIREYRE, BÉATRICE MACHET, MARYSE VUILLERMET, THOMAS VINEAU, ARNO CAMENISCH, PHILIPPE VASSET, MATTHIAS ZSCHOKKE, ANNIE SALAGER, BÉATRICE COMMENGÉ, AURÉLIA LASSAQUE, MARAM EL MASRI, CLAUDE BER, SAMIRA NEGROUCHE, LAURENCE BOUVET, MAZIN MAMOORY, KHADEM KANJAR… que j’entends, écoute, rencontre avant de les lire et depuis et encore leurs mots dans les livres.

Leçon 5 : lecture des jeunes femmes de plus en plus, des jeunes gens de moins en moins, égarée et emportée par leurs mots, encore en cherchement des miens.

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et n'importe où, des mots au son et à la vidéo, une langue rythmée et imprégnée du sonore, tentative de vivre dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue papier et web, les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions aussi souvent que nécessaire, des expoèmes alliant art visuel et mots, pour Fiestival Maelström, lance Entremet, chronique vidéo pour Faim ! festival de poésie en ligne. BLog : (en recreation - de retour en janvier ) Youtube : https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ

16 commentaires à propos de “#L4 | archéologie”

  1. C’est riche ! Et ça donne vraiment envie d’aller découvrir ceux que je ne connais pas encore ! Merci !

      • ce qui est toujours étrange pour moi, c’est que ces idées prises comme à tâtons, mais où je voyais au contraire quelque chose de tout simple, peut provoquer d’amplification, voire même de nuit (nuit lumineuse)

  2. Toute une vie à travers, par, pour, avec les livres, quel parcours ! Et terminer avec Noëlle Revaz (il était aussi dans ma liste, Rapport aux bêtes, mais oublié au moment d’écrire), merci.

    • Merci Vincent ! J’ai eu la chance d’entendre le texte de Noëlle Revaz, en sa présence, au moment de la sortie du livre un matin tôt d’octobre, dans un tuyé allumé (ces fours réservés au fumage des charcuteries dans le Jura. Français ) je dois que l’impression fut d’une telle force qu’elle est inoubliable, si farouche, et au goût de chasse. Revue et entendue quelques années plus tard avec le groupe de Bern ist überall – en performance. Rapport au bête reste son livre le plus fort. https://fr.wikipedia.org/wiki/Bern_ist_überall

  3. Comme Ysa, j’aime beaucoup comment tu as présenté ta sentimenthèque. Quelle lectrice tu es!

    • moi qui me trouve souvent nulle face à la maîtrise des classiques que je n’ai pas… mais c’est comme ça, et je n’ai pas le temps d’y passer deux ou trois ans…

  4. Très réussi cette structure, tellement touchante! Et oui la leçon 4 a quand des cours de littérature musique et art en fac de science. Ou comment faire délibérément une croix sur tout un pan de nous mêmes

  5. Une traversée, un parcours, une construction au fil des périodes de la vie. J’y retrouve avec émotion beaucoup d’auteurs de ma propre histoire. Envie d’aller voir ceux que je n’ai pas encore découverts. Quel voyage !

  6. Ah oui pour Barbieri sur les Petits chevaux de Tarquinia !
    ah oui boulimie durassienne…
    et puis pas mal de choses qui font aussi écho pour moi… dont Stein…
    Tout avec vous, Catherine, dans cet intarissable !

  7. A vous lire, Catherine, on se croirait dans la caverne d’Ali Baba où l’on découvre de nouveaux trésors à mesure que l’on avance… ça fourmille, ça fourmille, c’est vivant, merci !

  8. Il y a à boire et à manger dans votre proposition. Ca tombe bien ; j’ai (encore +) faim et (encore +) soif. Merci Catherine !

  9. Rétroliens : #L5 en perte de repères – Tiers Livre, explorations écriture