#L8 | Une nuit magique

Un personnage présent dans ma tête existe enfin dans le texte. Voici son monologue qui mélange des éléments de ma L7.
Lui qui parle à celle qu’il imagine être son double, soudain la nature reprend ses droits, dans une voix lyrique qui est la sienne.

La première fois que je te vois c’est tout à fait tragique, nous sommes piégés tous les deux à l’un de ces évènements sociaux, sans importance, la première fois, c’est aussi un peu la dernière, parce qu’ensuite je ne fais que te reconnaître, la première fois, nous sommes bloqués, figés, tout ce que tu veux ou plutôt que tu ne veux pas, qui n’est pas nous ; nous sommes contraints à ne pas bouger. C’est toi la première qui amorce une marche à contre-courant, je te distingue là, c’est fou, je te vois pour la première fois, pourtant mes yeux déjà s’étaient posés sur les tiens, sur tout ce que tu as de creusé, de laid, de déjà vieux, quel âge as-tu, je n’en sais rien et je m’en fiche, nous avons le même âge immortel, qui veut plaire pour se faire comprendre, tu le nie, tu es comme ça, jamais tu n’acceptes mes propositions de nous mais c’est cette opposition qui fait notre union. Tu marches sans grâce, tu te tiens droite, cavalière à jamais, Amazone, tu me détestes de t’appeler ainsi, au fond tu en est un peu fière, allez je ne t’embête pas davantage, toi l’impossible, toi qui t’avances avec assurance, jamais tu ne cèdes, ton regard est dirigé devant toi, je t’observe, tu avances vers la porte-fenêtre, tu fais mine de ne rien entendre, le piano de ta sœur qui te couvre, et puis je comprends tes yeux qui anticipent la mécanisme de la serrure, enfin tes doigts s’avancent, s’emparent de la poignée et amorcent la sortie, l’échappée. Alors je te suis, que puis-je faire d’autre, je te suis, seulement ma taille, mon statut, une somme de faits que tu n’as même plus en tête, tout cela me retarde, on me pose des questions auxquelles je réponds en lapidaires, toujours poli, toujours calmement, mais je les éborgne quand même ces êtres qui me retiennent, car avec leurs yeux ils n’ont pas compris que j’avais mieux à faire, que te rejoindre est une aventure en soi, quelque chose qui se tente, comme ça, par ennui, pour se distraire, c’est comme cela que je vis la situation et tu ne le sais déjà que trop, enfin j’arrive à la porte-fenêtre, les nomme-t-on vraiment ainsi, c’est curieux mais pas aussi curieux que toi. En quelques enjambées je te rejoins, tu n’es pas surprise, tu m’attends, je cherche à rire avec toi de cette foule absurde que nous avons voulu quitter, déjà tu me coupes, tu es comme ça, tu ne supportes pas le bavardage, tu ne manques jamais une occasion de me le rappeler et alors – le fait est rare, je l’admets – je me tais et écoute à tes côtés : les torches blanches bruissent dans la nuit tombante, tout se plie dans le vent, jusqu’aux volontés humaines qui s’effacent en la nature, au profits de ces verts qui se révèlent bleus, les pas repliés contre les hauts murs, cette sensation de divaguer, comme le long d’une digue, affront du vent, trébucher contre la dentition pourrie de ces tombes aux noms étrangement familiers, en sortir, ces poussées qui accompagnent près du fleuve. Ici les percées de bruyères s’éteignent une à une sous les ombres des nuages, le vent ne peut tout résoudre, il n’y a rien à résoudre, tout se réveille et s’endort à la fois, tout est mouvement et les corps suffoquent, le vent sonde les êtres, modifie les textures en apportant la nuit,  le clapotis de l’eau, ce qui coule dans les oreilles, une cire tiède, ce qui coule à l’intérieur et ce qui coule par ailleurs, ce qui répugne le jour effraie la nuit tout ce qui se brouille dans les bruits d’eau, les bruits de l’eau de la nuit, les bêtes évitées transforment le chemin, à deux, il y a une destination, qu’en est-il de l’invisible qui accompagne, que décide-t-il, quel est son poids dans la nuit, les interrogations font les plus belles promenades tandis que les roseaux glissent le long des doigts, serait facile de devenir roseau, ne pas rompre, plier, plier sans cesse à cette musique nocturne le long de la rive d’argent. Sur le chemin qui serpente, sans crainte ni trouble, avancer, sous la protection d’une ligne d’arbres, les visages inondés de lune, lorsque soudain la fête s’introduit dans le jardin, les lumières portées ramènent le jour en pleine nuit, horreur de ce qui n’a pas lieu d’être, alors qu’il y a fête, courir dans les bois, écrasant les premières baies, en laisser des traînées sombres, dans les bois, s’y réfugier, ensemble, fuir les autres et se retrouver là où tout aspire à la tranquillité, non, ce n’est pas cela que porte la forêt, ce n’est pas la tranquillité, c’est loin des autres, dans un univers aussi petit qu’il est grand, grouille, et il fait sombre, les herbes laissent s’échapper des odeurs fumées, les oiseaux se cachent et d’autres sortent, le brillant de la lune pénètre difficilement, ici un rongeur est un fauve, la forêt n’en n’a pas fini de dévoiler ses secrets, écartant les buissons du bout des doigts, de ses doigts qui se collent à la sève, les lumières de la fête peu à peu se tamisent en forêt. Dans cette nature qui devient familière, tout près du plus grand des arbres, l’écorce jouit sur le tronc nu, aucune envie d’y graver des initiales, de le blesser, les échos de ce qui est repoussé se perdent entre les arbres, plus il y a engouffrement et plus l’air est humide, respirable, hors des autres et offrant une sérénité sans codes, l’air est vibrations, les bras s’effleurent, la promiscuité n’est rien, n’a pas de signification particulière, les symboles n’ont plus sens, il suffit d’être, être c’est déjà bien assez, coexister, ensemble, avec les arbres, les animaux, avec ces insectes qui volètent sur les joues, ne rien repousser, ne rien craindre, il y a des êtres aux âges qui se brouillent sur les figures, et c’est de cette même confusion que se tissent des dénominations nouvelles, elles sont loin les sciences, ne reste qu’un instinct qui sait tout sans avoir besoin d’inventer des noms, boules rouges, grains parfumés, cette odeur-là, et puis ce vent, le nom de ce vent, nature et conversation n’ont rien à faire ensemble, la poésie ne peut tout dire, épuiser la nature par le langage est un impossible heureux. Aussi s’essouffle une dernière fois les lignes du corps et les lignes du silence, il est des créatures minérales qui feront mine de supporter l’homme pour mieux causer sa perte par la suite, ce sont des roches autonomes, les êtres vivants ne font que les parcourir, celui qui y demeure en chef, les mains sur les hanches, le regard conquérant, devra en subir le résultat de son arrogance, déjà la cheville se tord, lourdeur du corps, il faut en permanence déconstruire les certitudes, sur cette femme qui se dilue dans ses yeux, sur cette nature qui se dérobe lorsqu’il la piétine, réapprendre le silence, s’associer aux bruits nocturnes, aux vibrations, comprendre c’est accepter une certaine ignorance, toujours laisser bouillonner les questions, croire en l’enfance, se rappeler, souvenir des gestes de protection oubliés, rites passifs, se laisser porter dans la nuit, à travers les herbes, lentement les pas s’accordent enfin, depuis longtemps les voix se sont tues, leurs bouches entrouvertes ne laissent passer qu’un filet d’air ravalé par les arbres, tous ces corps en fragments, ces ligaments comme les branches des arbres, ces mains, des ailes d’animaux qui n’existent que dans les rêves, les silhouettes rassemblées en une forêt, toute une mystification derrière laquelle il est impossible de percevoir l’homme de la femme, vraiment, c’est une nuit magique.

A propos de Alice Diaz

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