La chute


Il a choisi le petit escalier entre les terrains de basket et le stade d’athlétisme. Il y a dix marches, pas plus, oui, dix marches, et au-delà, du sable, dix marches en béton un peu ensablées elles-mêmes, ça doit faire mal c’est sûr, mais il va le faire, même s’il a peur de le faire, il va le faire, c’est décidé, il n’y a pas d’autres issues alors il va le faire, il n’en a parlé à personne. En parler à qui ? Il a décidé seul et c’est peut-être la première vraie décision de sa vie, une décision douloureuse au propre comme au figuré, il doit pourtant le faire, pas d’autre choix non, alors il va le faire même s’il a un peu peur, dix marches ce n’est pas grand-chose, il faut juste s’élancer, sauter d’un élan mesuré pour bien chuter dans l’escalier, pas au-delà, un élan oblique, pense-t-il, oui se lancer de préférence à l’oblique pour bien chuter, lui semble-t-il, se casser quelque chose, mais pas trop, une cheville serait bien suffisante, un bras peut-être, le droit de préférence, la main qui écrit, en sautant ces dix marches il peut se blesser juste ce qu’il faut, juste de quoi être envoyé à l’infirmerie pendant la compo de français, on ne meurt pas d’une chute depuis dix marches même en béton, non, il ne croit pas qu’on puisse en mourir, mais se blesser un peu oui, enfin il ne faudrait pas non plus tomber sur la tête. Certains se rétablissent très bien après avoir sauté ces dix marches dans un grand élan, lui n’y est jamais parvenu, les plus grands y parviennent, lui encore jamais, il le sent, son corps le sent que c’est un trop grand saut pour lui, voilà pourquoi il a opté pour cet escalier entre les terrains de basket et celui d’athlétisme, juste un peu trop pour lui. En descendant deux marches, il pourrait sauter jusqu’au seuil de l’escalier, en prenant bien son élan bien sûr, il l’a déjà fait, c’est ce qu’il pourrait faire, en somme il a misé sur les deux marches de trop, les secondes et même les troisièmes y arrivent très bien avec leurs grandes cannes, mais il n’est qu’un petit sixième encore assez malingre, il sait bien qu’il ne peut pas et c’est pour ça qu’il va le faire, les sauter, les dix d’un coup, parce que c’est impossible. Il a passé en revue toutes les solutions, il n’en a pas trouvé d’autres, quand il a appris comment la prof de français était montée à l’assaut pour le sauver du redoublement, il en a eu le tournis, la panique l’a pris au ventre, il a dû se rendre à toute vitesse aux toilettes, il s’est vidé, on aurait dit que quelqu’un avait empoigné ses tripes et les avait tordues en tous sens tandis qu’un autre les pressait comme on presse les agrumes, il a pleuré aussi, de douleur et de rage, car la première décision qu’il avait prise, en réalité, si on y réfléchit bien, ce n’était pas de sauter les dix marches, mais tout simplement d’arrêter de travailler, voilà, viser le redoublement, c’était facile, presque agréable, quoiqu’un peu gênant d’être toujours en situation de ne pas savoir, il n’a plus ouvert un livre ou un cahier chez lui, en classe bien sûr il faisait semblant, mais avec elle, la prof de français qui venait tout le temps lui tendre des perches, avec son regard tout plein de la conviction qu’il savait, cette certitude qu’il saurait et c’est vrai qu’avec elle, même sans apprendre ni comprendre souvent il savait, d’où venait en revanche ce phénomène il se le demandait : les questions du prof de français venaient toujours le cueillir à un endroit où il savait, et même sans apprendre, c’était un mystère, un drôle de contretemps aussi, car il avait deux trimestres de bonnes notes à faire oublier en un mois, les autres profs se sont laissés assez aisément convaincre de sa paresse et de sa nullité, ils ont convoqué ses parents sans résultat, ses parents ont eu beau le secouer dans tous les sens comme ils font du prunier du jardin de sa grand-mère, ils n’ont rien tiré de lui, pas une prune n’est tombée. Pourquoi tu travailles plus ? Tu réussissais bien jusqu’ici, mais qu’est ce qu’il a dans le crâne ce gosse ? J’sais pas. Bien sûr qu’il sait et très bien même. C’est une question de survie, il doit se tirer de cet enfer tout seul, il sait aussi que personne ne l’y aidera, et la prof de français, peut-être la seule personne au monde qui se soucie de lui veut y faire obstacle. Que cette femme l’adore à ce point ne lui fait pas plaisir, ça ne lui apporte que des ennuis, chouchou de la prof en plus du reste, la fente palatine, ses vêtements, son zozotement, et qu’il n’a pas su faire avec les autres. Voilà un savoir qu’il n’a pas, être avec les autres, se faire une place, dire de bonnes blagues. Sa dernière tentative le laboure encore, un succès d’une certaine façon, mais qui ne lui a apporté aucune satisfaction, aucun avantage non plus, juste cette lancinante culpabilité. La prof de français est assez vieille, l’année prochaine elle sera à la retraite, elle est aussi assez élégante, et comme il regrette… comme il regrette de lui avoir salopé sa robe en crêpe de Chine. Personne n’avait jamais entendu parler de crêpe de Chine, encre de Chine oui, mais crêpe de Chine ? Et pourquoi pas crêpes d’Angleterre ou d’Espagne, la meute avait bien ri sous cape, de la soie naturelle à ce qu’elle a dit, et complètement fichu à cause de ce gros Malabar fraîchement mâché qu’il avait déposé sur sa chaise, elle en parle à chaque cours de sa robe en crêpe de Chine, et du chewing-gum qui s’est incrusté dans ses fibres, et du teinturier qui a fait tout ce qu’il pouvait pour la sauver cette robe en crêpe de Chine, et du petit vaurien qui a eu cette brillante idée et n’a même pas le courage de se dénoncer, c’est comme si elle lui labourait les chairs au canif, pas deux secondes elle n’a imaginé que c’est lui le coupable, et il a trop honte, encore plus honte que peur, pourtant s’il se dénonçait, elle lui ficherait enfin la paix, elle le laisserait redoubler sans aucun regret. Curieusement, personne ne l’a cafté. Pourquoi a-t-il fait une chose pareille ? Pourquoi ? Il le sait bien pourquoi, pour se faire bien voir de la meute, pour les amadouer, leur faire entendre qu’il ne recherche en aucun cas à être le chouchou de la prof, c’est vrai et c’est faux, la vérité est qu’il a un plan, et ce plan, la prof de français le contrecarre, il n’y a vraiment que les dix marches pour arranger ça. Et il ne mourra pas, il sait bien qu’il ne veut pas mourir, s’il voulait mourir, il se jetterait du haut de l’escalier du grand bâtiment, souvent il regarde au fond du noyau évidé du grand escalier depuis le cinquième étage, il est vertigineux ce trou et suffisamment spacieux pour y faire une belle chute toute droite, pour mourir ce serait parfait, on serait presque sûr de réussir, quand il regarde comme ça en bas le fonds du puits central de l’escalier, ça le pince dans le ventre, mais du haut des dix marches qui desservent le stade, non. S’il tente de prendre son élan, ça lui fait mal aux jambes comme si ses jambes lui disaient Ne le fais pas, tu vas nous faire mal, et sa tête aussi a peur même s’il lui promet de la protéger avec ses mains, comme on fait toujours quand on tombe et même quand on ne s’y attend pas, comme si les mains étaient les anges gardiens de la tête et toujours elles se sacrifient pour elle, les genoux aussi se sacrifient, ce sont toujours eux qui prennent comme à la maison, il doit être les mains et les genoux de ses parents parce que c’est toujours lui qui prend. Ce qu’il doit faire, c’est un grand enjambement un peu hasardeux, voilà, envoyer son pied droit dans le vide un peu au petit bonheur et laisser son corps se débrouiller avec les marches la gravité son poids tout ça. Se laisser tomber comme s’il s’éteignait d’un seul coup, comme un mort qui ne se soucie plus de son équilibre, comme un mort qui ne veut pas mourir, mais joue un peu avec l’idée quand même, se lâcher dans ce petit vide de la profondeur de dix marches, juste un peu trop profond pour lui, c’est simple. Il est assez fier de sa trouvaille, mais son corps se révulse, il ne veut pas se risquer, c’est contre son corps qu’il doit désormais lutter, son corps qui appréhende la chute qui devrait le sauver, son corps qui n’a pas la notion de ce à quoi il lui faut échapper qui est pire encore que la chute. Son corps a peur, alors il le raisonne, il lui explique qu’il va viser le sable, mais en oblique, qu’il sait qu’il va trébucher sur la huitième ou la neuvième marche puisqu’il n’a jamais réussi à sauter au-delà, que ça va faire un peu mal, mais pas tant que ça, et qu’il ne mourra pas. Sa décision est prise, il a onze ans et c’est une vraie décision, il ne croit pas avoir jamais pris une vraie décision auparavant, une décision d’homme sans autre recours, peut-être qu’il n’en a pas encore vraiment conscience, mais quelque chose de très ferme et très personnel a germé en lui, il n’appellerait pas cela de la liberté, ni du courage, il dirait plutôt peur et lâcheté et honte, mais plus tard il se souviendra de cette première vraie décision de sa vie, de la force et du courage qu’il lui a fallu pour cette fuite apparente, pour cette chute salutaire et de la solitude aussi, cette désespérante solitude qui l’accompagnera toute sa vie, d’avoir trouvé tout seul et à l’âge de onze ans la seule issue possible à sa situation, la seule échappatoire à la compo de français, que la prof de français lui a confié avoir préparée en pensant à lui, la seule échappatoire à sa réussite irrémédiable en compo de français et déjà fomentée par la prof de français qui risque de faire avorter son plan. Pas qu’il redoute l’échec, non, ni la mauvaise note, non plus, mais de réussir et la bonne note qui pourrait être fatale à son grand projet : redoubler. Redoubler et se détacher une bonne fois de la meute, les laisser aller de l’avant, faire une pause, les regarder enfin de dos, qu’ils avancent, au diable ou ailleurs, tandis que lui se posera là, coincé sur la case rosa rosam I’m going to the blackboard et les pharaons… mais la prof de français l’aime, trop, et c’est bien la seule, plus tard il saura repérer le trop d’encouragements qui tue le courage, l’amour qui coupe les jambes, là il ne sait pas, juste il se sent fautif de s’apprêter à décevoir la seule personne au monde qui semble se soucier de lui, trop, avec toute cette sollicitude encombrante qui fait de lui le chouchou du prof en plus de la fente et du reste, et le traître qu’il s’apprête à devenir, cette sollicitude qui se cabre contre tous les autres enseignants, bien tranquilles dans leur diagnostic : redoublement nécessaire et c’est exactement ce qu’il veut : redoubler, c’est sa décision, la toute première, avant celle de la chute inévitable et imminente, c’est sa première décision d’homme qu’il a prise tout seul sans le conseil de personne après avoir longtemps pleuré d’être à ce point seul pour la prendre, à ce point seul dans le secret de ses pensées, seul face à l’inimitié de la meute, seul à gamberger sur comment lui échapper, et depuis qu’il l’a prise, il est tellement plus léger sauf à cet instant où il faut se lancer et où ses semelles collent au béton de la première marche du petit escalier. Il ne faudrait pas trop attendre. Au loin, le professeur d’éducation physique agite le bras et le siffle, un coup de sifflet et le bras qui remue, un autre coup de sifflet et le bras… Alors on se décide ? C’est pour aujourd’hui ou pour demain ? Toute la classe autour de lui, là-bas, sur le stade, près pour les quatre cents mètres, certains déjà sur la piste en position de depart, et lui en position aussi sur la plus haute marche du petit escalier qui en compte dix… Alors, on se décide ? Oui, c’est décidé, il fait taire son corps et saute, il saute et il a déjà sauté, il a peur et il est déjà en bas il ne sait pas trop dans quelle position, sa tête a eu peur et déjà elle se redresse indemne, ses jambes tremblent encore, il est au sol, il l’a fait et il n’a rien, rien du tout, il pense que c’est manqué, la terreur entre en lui, celle de ne pas pouvoir redoubler, de devoir la rédiger cette foutue compo de français, et le prof de français va pouvoir l’utiliser pour s’arcbouter contre la décision de ses collègues, qui s’en foutent absolument qu’il passe ou redouble, ils s’en foutent tellement et elle non. Le prof d’éducation physique l’attrape par les épaules, eh bien qu’est-ce qui s’est passé, ça va, tu as mal quelque part ? Il lui manipule les jambes, t’as mal là ? Non. Il le soulève en le prenant sous les aisselles, il époussette ses genoux qui se sont sacrifiés, et puis ses épaules, et ses mains pleines de sable, et là, il crie, la voilà la précieuse blessure juste ce qu’il faut, si délicieusement douloureuse. Le prof essaie d’abaisser son poignet, il geint, c’est gagné ! Bon, emmenez-le à l’infirmerie. Il tient son précieux poignet droit dans l’écrin de sa main gauche. A chaque pas, il gémit, son poignet droit ressent chacun de ses mouvements, son poignet droit est comme un radar dans lequel tout son corps est venu se réfugier, tout son corps hurle au travers de la précieuse blessure de son poignet droit. S’il pouvait, il en sauterait de joie.

A propos de Catherine Plée

Je sais pas qui suis-je ? Quelqu'un quelque part, je crois, qui veut écrire depuis bien longtemps, écrit régulièrement depuis dix ans, beaucoup plus sérieusement depuis trois ans avec la découverte de Tierslivre et est bien contente de retrouver la bande des dingues du clavier...

8 commentaires à propos de “La chute”

  1. Plein de paradoxes et cet entêtement dans la décision. Et le lecteur qui a mal à l’avance et qui lui ne le ferait sûrement pas tellement il pense que ça va faire mal. Il faut bien tous ces mots (maux ?) pour arriver à nous faire entrer dans cette tête d’enfant si seul.

  2. que de temps perdu… (n’aurait-il pas pu rencontrer quelqu’un.e pour le persuader d’aller trouver cette prof de français et lui avouer son forfait ? et de garder son honneur d’être un humain, justement il en est, autrement qu’en se mutilant un peu, à peine ?) (c’était “les désarrois de l’élève Törless” (Musil) si je me souviens qui aussi avaient cette cruauté) (il est bien ton texte)

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