photofictions #4 | vues sur voix

Son cœur, son cœur de chair, un petit kilogramme de chair entrelacé de veines et d’artères, doucement appuyé contre son poumon gauche et soutenu par son diaphragme, son cœur qui bat la mesure, son cœur qui scande le temps, qui tape contre ses dents, dissimulé dans sa cage thoracique, oiseau prisonnier, et la chair qui habille la cage, une chair singulière, dense, solide, et le décolleté, et la peau blanche caché de cheveux roux et d’un peu de tissu à fleurs, de la soie peut-être, de grands colliers jusqu’au ventre, le visage à la grimace, les mots qui tordent les boyaux, le coeur qui s’emballe, le diaphragme puissant et l’air que sa bouche articule en chanson hallucinée. 

Des photos à la volée, de moi sur scène qui ne peut pas être sauvée, la transe du chant seule me réveille et me pousse à la journée, et l’amour fou des publics cannibales. Jeu de dupe avec consentement, contre l’ennui des confins, des idées reçues et des clichés, je chante, je plane.

Son coeur, surmené d’amour et de désespoir, à battre la chamade à toute heure, un allié et un ennemi, pas de casse ou rien de visible, cacher le cou, la poitrine, marquer la taille et se fondre en une seule ombre noire, surlignée de maquillage, les bras et les mains blanches, animaux sauvages capables de raison, la musique des doigts reprenant le balancé du torse, du cou si long et puis il y a le penché de la tête, offerte à la mélodie. 

Des photos et des pauses, je contrôle le temps et le diable qui me sert de corps, tu cherches à voir à travers moi, je te regarde et tu as perdu, on s’enfonce ensemble, écoute les notes, les histoires que ma bouche te chante, même s’il en manque des fragments tu perçois chaque vibration, et si j’étouffe, tu t’envoles. 

Son coeur, en rage, à exploser, son coeur noir de rage tout comme son visage, sa gorge, ses bras, ses mains, sa peau entière, dissimulée et montrée, brûlante, rage qui la ronge et toujours la rattrape, ses yeux en rage, sa bouche en rage, à dissimuler l’amertume qui s’expose, le corps tourmenté, la silhouette forcée, et la voix pour le clavier, consolation contre succès, succès dur prix du chagrin, grain de voix, noir de rage, et le rythme, non de non, le rythme. 

Mes yeux mordent, même fermés, ils mordent la chienne de vie qui m’a volée ma vie, alors de mon image repaissez-vous, vous n’aurez rien d’autre, no feeling, la meilleure des devises, payez : je joue, je chante, je n’ai rien à ajouter, le reste m’appartient. 

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et n'importe où, des mots au son et à la vidéo, une langue rythmée et imprégnée du sonore, tentative de vivre dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue papier et web, les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions aussi souvent que nécessaire, des expoèmes alliant art visuel et mots, pour Fiestival Maelström, lance Entremet, chronique vidéo pour Faim ! festival de poésie en ligne. BLog : (en recreation - de retour en janvier ) Youtube : https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ

27 commentaires à propos de “photofictions #4 | vues sur voix”

    • Merci de la lecture Anne, et se tutoyer me va bien. J’aime le mot mouture, car c’est l’effet de l’effort de réflexion de la semaine, quoi et comment moudre l’image pour en faire du texte.

  1. Bravo Catherine pour ces trois cœurs au centre de puissantes chanteuses, qui deviennent de très beaux portraits !
    Bravo pour les monologues intérieurs qui donnent un surcroît d’existence !
    Merci.

    • Merci de la lecture. L’idée de faire partir les trois textes du coeur du corps est venu vite, car ce qui unit mes textes est le corps plus que la fiction elle-même, ensuite il m’a fallu du temps pour découvrir où ils voulaient battre.

  2. On s’enfonce dans les morsures de ces trois coeurs de chant. Merci pour ce tryptique, quelle chanson pour elles trois réunies ce jour ? Ton texte nous en donne une impression. Belle photofiction !

    • Bonjour Nolwenn,
      Je n’ai pas focalisé sur une chanson, focalisée sur ce que disent les images et si possible celle cadrer comme Avedon, clichés pris avec ou contre leur gré, et avant le temps de l’hypercontrôle de leurs images. Aucune obligation au bonheur, pour aucune. Merci de la lecture.

    • Merci Cécile, oui voir, c’est l’enjeu de cette série, et vendanger ce qui fera du texte, c’est ce sur quoi je me…focalise.

  3. T’envoie plein de coeurs pour ces coeurs bouillants de vie, le texte vient écorcher (comme un écorché) les photos

    • Merci Catherine,
      on parlait dans un Zoom de comment écrire la violence l’autre jour et là j’ai expérimenté contre le blocage que j’ai à  » faire vivre » les personnages : écrire avec leurs organes vitaux (ou bien c’était le refus d’obstacle, qui n’est pas passé loin), les 3 héroïnes malmenées m’ont aidée. A avancer sur cette affaire de personnage. À partir du dedans d’elles – pour la fiction – et avec des sonorités  » dures » – pour l’écriture. Ça aboutit à écrire la violence, comme tu dis : écorchée. Ça me rappelle comme la variation sur les sonorités d’un même texte changeaient les textes… dans « Comme un roman » non ? Il faudrait essayer… et voir ce qu’il advient de la violence. Effacée ou renforcée ?

    • Je me suis dit que cela pouvait donner lieu à une série, Ella Oui et d’autres et des vivantes ! Pourquoi pas ?

  4. Les ames blessées chantent à ne plus sans rien demander. Beaux portraits de femmes fortes fragilisées! Je les aime!

    • Merci Jenn, la musique et le public les ont tant portées, et leurs voix continuent à nous toucher,

  5. Formidable mise en parallèle de ces trois corps, trois voix, trois silhouettes, trois puissances qui débordent en nous d’emblée, on les entend chanter et on ne veut surtout pas que ça s’arrête….

    • Merci Françoise, comme je disais je n’ai pas pris de chanson en particulier au profit de leurs corps chantant et des transes,

  6. L’image derrière l’image derrière l’image où se loge la vérité du corps et du cri (qu’est souvent le chant).
    « je contrôle le temps et le diable qui me sert de corps », très beau.

  7. trois chanteuses « écorchées » singulières magiquement réunies dans ces textes par leur corps, leurs sons
    textes pulsation et rébellion
    super beau

    • Merci Huguette, l’écriture parfois vous fait une surprise, l’effet produit par les accumulations en était une,

  8. oh ce matin ça résonne fort pour moi ces voix ces corps ces Elles en voix corps dans tes mots Merci Catherine

  9. Trois coeurs qui au final n’en font qu’un… Merci pour ces mots qui disent la violence.