autobiographies #03 | Strange Fruit

Quand il est parti j’ai connu un arbre et je l’ai aimé. Dans mes bras qui n’en menaient pas large, j’ai serré le vieil arbre;  sa peau contre ma joue, et son odeur je l’ai connue.
Cet arbre qui se dressait au carrefour de la forêt où je marchais chaque jour, il était là qui ne demandait rien. Comme poser au hasard son doigt sur une page du Livre; je le choisis. C’était un chêne. Un vieux chêne d’un fût si élevé qu’il eut été impossible de se pendre à l’une de ses branches sans l’aide d’une échelle. À ses pieds des ramures se décomposaient. Vues d’en bas ses branches étaient, par contraste avec le ciel, d’un noir profond quand l’écorce à hauteur d’œil formait une croûte épaisse d’un brun vert de gris. À chacun de mes passages je m’arrêtais pour le toucher et lui parler. Il m’arriva de rebrousser chemin pour avoir oublié de le faire. Ce temps de pause au pied du vieux chêne devint, avec les mois,  gage de sérénité et, mes cheveux qui étaient tombés en une nuit marquèrent les premiers signes d’une repousse.
On me vit me tenir à l’arbre.
On me vit l’enlacer.
On me vit l’embrasser.
M’avait on vu me déshabiller pour le sentir contre ma peau? M’entendit-on lui murmurer des histoires de silence et de peur?
Je racontai un jour à l’arbre qu’il arrivait que l’on voie des fruits pendus qui ne venaient pas d’eux les arbres; des fruits rapportés, lui racontai-je et, de loin, on les prend pour de vrais fruits: “Southern trees bear a strange fruit Blood on the leaves and blood at the roots Black bodies swinging in the southern breeze Strange fruit hanging from the poplar trees”. Je lui racontai ces hommes qui n’avaient plus de visages sous la paille et qui pourrissaient pendus aux branches. Je lui parlais d’Aline accrochée à la plus basse branche du pommier et sa tête ne tenait qu’à un fil.
J’aurais honte de mes histoires, n’avais-je pas su voir qu’il était lui l’arbre dans la longue fin de sa vie — ou mort d’avant la mort. Certains arbres sont longs à mourir, apprendrais-je, de grands arbres qui ne tombent pas aussitôt qu’ils meurent, apprendrai-je. Ils restent debout des décennies. Manne pour les oiseaux et les insectes leur mort est source de vie.
Lui l’arbre, oserai-je dire mon arbre, n’était pas tout à fait mort, des feuilles au faîtage des branches persistaient. — Tu es certes presque mort mais tu te tiens debout, en cela nous sommes proches. Veux-tu veiller sur moi? demandai-je au vieux chêne.
Une autre fois je lui racontai comment mon père qui respirait par un trou creusé dans sa gorge — avait-il lui l’arbre, jamais eu de père ? — était mort. Mon père n’a soudain plus bougé et aucun souffle n’est plus sorti du trou par où il respirait, le bruit que faisait sa poitrine a cessé, ai-je raconté à l’arbre. Quand il est parti — on dit pour les morts qu’il s’en vont—, le figuier de son jardin est tombé foudroyé, le plus incroyable, c’est que cinq ans plus tard le figuier porte de beaux fruits. il s’est relevé de sa mort. Une mort pour une vie lui, dis je. Mon histoire est vraie, tu peux me croire.
Plus tard je lui parlais du chêne de Clavette, un chêne vert remarquable il vit toujours au bord d’une route crayeuse entourée de champs de tournesols. Je n’étais qu’une enfant il était notre phare. Nous partions pour toujours chargés de vivres. Nous choisissions chacun une branche et nous vivions là (pour toujours) jusqu’au crépuscule. Mes plus belles vacances je les passais dans l’arbre de Clavette, racontai-je au vieux chêne. Puis je lui parlai des arbres de Dürer et de ceux de Wyeth… d’une peupleraie où j’avais filmé un homme qui criait, de cet arbre dont on entendait battre le cœur —comme tu entends la mer dans une conque—, et d’un banian où chantaient des mots de papiers qui donnaient vie aux morts…

A propos de Nathalie Holt

Rêve de peinture. Pose et dessine à la Grande Chaumière. Entre aux beaux arts avec un dossier fait la nuit. Rôde à la Sorbonne : trois ans de philosophie. 1981 premier décor de théâtre. Se prend au jeu. S'appuie sur la mémoire des studios et plateaux de l'enfance. Vue rétrospective et oblique. Enfant de la balle. Apprend son métier sur le tas. Ne peint plus que des maquettes ou des murs plus hauts qu'elle. 30 ans de théâtre. Se promène avec un appareil photo, argentique puis numérique, tout en manuel, sans technique.

12 commentaires à propos de “autobiographies #03 | Strange Fruit”

  1. “Une autre fois je lui racontai comment mon père qui respirait par un trou creusé dans sa gorge — avait-il lui l’arbre, jamais eu de père ? — était mort.” Une partition magnifique qui me serre la gorge justement… Merci Nathalie pour cette poétique – et dramatique – variation sur l’arbre.

  2. Strange fruit, j’avais oublié la voix de celui-ci – sa douce musique de langue pour de terribles images, plaisir à lui redonner voix haute ; les autres, je les ai découverts – de bien étranges fruits pour eux aussi, et cependant ce plus étrange des fruits, cette foi en l’arbre que l’on peut avoir, merci pour ces arbres partagés, Nathalie.

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