#L6 | Le temps de parcourir une solitude

Je voulais m’en assurer, j’ai profité d’une partie de quelque chose pour me glisser par la porte de la cuisine. Il est facile d’entrer. Se promener en intérieur quand elles s’imaginent seules. Prendre mon temps. Préférer les endroits sombres, frais et secs. Les recoins où l’on se glisse en une fraction de seconde. Devenir meuble pour faire la blague. Préférer le silence à leurs bavardages. Mais avoir besoin, par intermittences, de m’assurer qu’elles sont encore bien là, bien en chair, bien en jeunesse. Bien en vie. C’est mon régime particulier. Dans la chambre jaune qui sert de bureau, j’avance à pas de loup. Se saisir du coffre gardé secret. L’ouvrir. L’émotion est un peu fabriquée, mais je l’éprouve tout de même. C’est comme un souvenir de l’émotion. Les photos glissent sous mes doigts, n’ai pas mis de gants, l’acide circule librement. A peine effleurées, elles retombent en pluie sur le bureau. Aucun paysage. Seule la collection des visages qui peuplent ces murs. Quatre filles reviennent sans cesse sur les feuilles, plus que le reste de la troupe, naturellement je les reconnais. Il y a la très jolie brune aux yeux clairs que je vois souvent en rose, son menton prononcé. Il y a une insipide, sa sœur ou sa cousine, ne me souviens pas, la cavalière qui se tient toujours trop droite. Sur les photos, elle ressemble à un cadavre. La rousse n’a vraiment de jolie que sa chevelure. Ce n’est pas l’âge ingrat, ceci n’existe pas, elles sont tout simplement laides. La rousse, encore, passe pour avoir une belle poitrine. J’en oubliai la petite dernière, cette enfant blonde comme le sont tous les enfants. Elle pourrait bien devenir la plus belle. Et puis tous les autres. L’ami de passage très proche de la cavalière. La femme noire, aux cheveux noués en arrière, c’est la dame américaine. La fille qui vendait des fleurs devant l’Albert Hall. L’autre qui vendait des scones au marché. Celle qui a un visage de garçonnet. Voilà une enfant, cheveux coupés courts, petite tiare de fleurs, face à une plage toute d’argent et d’or, du haut des remparts, de quelle couleur peut bien être son visage, de quel château tient-elle la garde ? Ici, un grand éclat de rire. Un ou deux mariages. Les deuils qui ne peuvent être dissimulés. Les ventres plats qui gonfleront chez certaines. Les abîmées du pensionnat. Les témoignages de fêtes. Les petits malheurs. Les émotions ravalées. Englouties, les cerises au mois de mai, ou était-ce juin, la légende émet un doute. Un visage qui se repose sur un pull de Noël élimé. Des yeux clairs qui embrassent l’objectif. La dame américaine peint, un chaton sur l’épaule. Le champagne a dû couler ; les napperons semblent incrustés dans la nappe. Ici, un homme rabougri qui regarde Big Ben. Des villes aux noms effacées. Des dates aux chiffres que l’encre dispersée superpose. Les recoins des maisons que l’on peine à reconnaître à cause d’une lumière, d’une ombre, d’un angle de prise de vue. Des odeurs que l’on devine presque. Une famille heureuse qui aurait dû être la mienne, sur une plage. Tous réunis. Les cheveux de toutes les couleurs, de toutes les matières ne sont que des tâches sur les photos dont la plupart sont en noir et blanc. Peu importe leurs aspects, les photos sont comme des poèmes, entre mes doigts le recueil. La somme de leurs existences. Sur les visages, la pulpe des doigts n’effleure qu’une seconde, la chaleur du corps imprègne la photographie. Une buée. La photographie restera la même. La transformation ne dure qu’un temps suspendu. Une tâche claire, qui s’évanouit lentement. Les visages reviennent comme des fantômes. Je fouille et je fouille, je cherche dans les coins, je décolle lentement les adhésifs pour tenter de découvrir… Les photographies stroboscopiques du corps de ballet sont comme des fantômes garnis de paillettes. Une brume en mouvement. Une série bleue. Une série rouge. Les dernières photos. Aucune mention de mon absence. Pas ici, où personne jamais n’a pensé qu’il serait important de prendre ma photographie.

Sa vie croise la mienne chaque matin, lui n’en sait absolument rien. Nous ne nous sommes jamais vus. Son existence est contenue pour moi dans un bruit de ferraille. Il bataille contre sa chaîne de vélo. Il a dû la casser en le laissant tomber rudement, arrivant face à la maison, il a dû hésiter, s’est dit que cela tiendrait. Ou bien il l’a laissé tomber pour s’octroyer une cigarette. Peu importe. Le voilà reparti. Le bruit des roues s’atténue. Il a disparu. Et le silence est revenu. Non, je me trompe sans doute. C’est sûrement tout le contraire. Les cils bataillent faiblement. Tout est fait pour que le sommeil puisse m’emporter, au besoin. Je le laisserai bien me prendre. Mais rien n’y fait. Le silence. Seules leurs respirations. Je pensais à ce soulagement que l’on éprouve quand le bruit de fond s’arrête. Et si elles s’arrêtaient toutes de respirer, en même temps ? J’aurai été dans une paix terrible. En partant, le laitier a laissé la bouteille de lait brisée. J’ai d’abord entendu le bruit du verre. J’ai vu en moi la bouteille cassée, des morceaux éparpillés sur la marche en pierre. Il y avait un rayon de soleil qui dessinait des lumières dans le lait, il en paraissait bleuté. C’est l’effet de la pierre. Le lait s’étale vite, se brouille avec les graviers. La bouteille de lait, j’y pensais plusieurs heures avant. Je pensais à elle bien avant l’arrivée du laitier, je pensais…Je divaguais. Je pensais à l’étiquette délavée. Aux caractères imprimé indiquant l’adresse de la ferme mais aussi la date de péremption dans une encre bleue. Je pensais à la petite peau qui se forme à la surface. Et je pensais aux gouttes de condensation qui se forment, c’est comme sa propre rosée, ensuite ça coule doucement quand on s’en saisit, c’est très souvent moi la première qui me réveille. Il est tout naturel que je sois celle qui récupère la bouteille. Ce matin, même si je fais semblant de dormir, je sais que je serai celle qui ira, encore une fois. Et même pour ramasser la bouteille brisée. Au moment où le soleil pénètre le verre pour donner au blanc une teinte nouvelle, vivante.

Les minauderies se fondent dans la terre. « L’une de ses fantaisies » ; faut leur donner un peu de la légende qu’ils tissent savamment pour autrui. Les odeurs semblent moins fortes et les genoux se ploient facilement. Quel corps agresse l’autre, aucune idée. La terre contre la chair. Allongée dans un lit de fleurs, nullement passive. J’étudie à ma façon. L’immensité de mes questions s’apaise devant la fourmi qui ploie sous sa feuille. La pierre est sèche, je la mouille de mes larmes, c’est comme ça, parfois ça déborde un peu, mieux vaut ici que là-bas, devant elles. Le temps de parcourir ma solitude, personne n’aura rien vu.

Parce que les miens ont été associé à un odieux bestiaire, que je vis auprès des héritières des auteurs de ce livre sans nom, sous la lumière pâle on croque mes traits et je me laisse faire, dominée seulement par l’idée qu’après cette épreuve, je serai seule, c’est-à-dire que je le suis en permanence, seulement ce sera une solitude de choix, étudiée et pourtant naturelle, cette solitude que je désire et que je cache c’est la solitude comme un gouffre me séparant des autres, c’est le vent qui me pousse contre le sol, se terrer, quelle idée, maculer sa peau de la rivière et de la boue, me laisser porter sur le lit, me nourrir de ce que l’on trouve sur les berges et chanter nue dans un champ, les traits de fusain en furie sur le papier, une coccinelle retournée sur le rebord de la fenêtre, je tends mon doigt jusqu’à elle, elle s’en sert pour se redresser, se repose un instant en société, à mes côté, et repart voler dans le jardin, je lui envie son retour à l’existence animale.

Image : Francisca Pageo.

A propos de Alice Diaz

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