#L11 Pelage de mots

Non pas de la musique mondialisée dans les oreilles, celles qu’on entend partout tout autour du globe et qui en affadissent la singularité. Elle avance dans l’aéroport, le sourire léger sur les lèvres. Elle arrive. Non pas une histoire en cavalcade d’aventures, pleines de héros efficaces autant que dépressifs, de ces héros qui meurent en haut des sommets un soir de neige, poursuivis par l’ombre d’un loup, de ces héroïnes dont le père autrefois fut présent ici, en ce lieu qu’elles arpentent, dont elles espèrent retrouver un bagage oublié et des carnets de voyage aux secrets enfin révélés, non pas de ces aventures dans des jungles, canoës, bêtes venimeuses et habitants hostiles en toile de fond d’une quête de sens — voir une bête rare par exemple. Sa manière d’avancer reste un peu lente dans le flux qui la dépasse sans la bousculer, sa valise roule derrière elle, son corps forme un tout avec le bagage. Non pas une de ces histoires qui déboulent en épisodes à suspens, celles dont il faut des milliers de pages pour finalement rentrer chez soi annoncer qu’il faudra repartir, avec en chemin des morts à pleurer, des disparus à regretter, des revanches à oublier, des grottes où se cacher, des armes à trafiquer, des blessures à protéger du pire, de ces histoires qui plongent dans la fiction d’un monde dont elle ne sait rien. La valise, plutôt petite, sans doute une mise en pratique du voyager léger des années soixante — mais on n’a pas trouvé mieux, roule sans effort sur le sol ultra-lisse de la zone tampon suivie depuis le couloir d’arrivée, qui va jusqu’à la douane en longeant des centaines de boutiques et de haltes. Non pas un voyage tour du monde avec des jours à rattraper, des heures à gagner, non pas un éloge du vite et de l’avidité, de la possession, non rien de tel, ni coups de téléphones à des voix éloignées, ni long-courriers qui ne se posent ni de jour ni de nuit et brisent le temps. Dans cette zone de transit, de rituels administratifs et policiers, faite pour l’attente et la distraction primaire : manger, acheter de l’alcool, des parfums, des cadeaux de luxe ou de convoitises, elle tire une valise de petite taille, grise ou plutôt aluminium, qui roule sur des roulettes de silicones silencieuses et efficaces. Elle avance c’est tout, elle doit sortir, personne ne l’attend ici, le rendez-vous est prévu, mais pas aujourd’hui, elle a le temps, un vrai temps libre. Non pas de paris à tenir, de défis à vaincre comme de se faire remettre des papiers de naissance, de revoir une infirmière qui nous a tenus dans les bras, qui nous a confiés à l’orphelinat, non pas un arrachement à une courte enfance en pays natal. Sa vue acclimate mal et ses yeux lui font des papillons, elle suit une ligne verte au sol qui la dirige vers la douane pour les voyageurs venus d’Europe, elle avance même si elle discerne à peine les détails, il y en a trop, elle sature et la plupart de ceux qui l’entourent sont trop clinquants, trop lumineux. Elle avance, sourire doux sur la bouche, elle ressent le bien-être de ce sourire, la douce magie que le sourire exerce sur soi-même, elle joue à remettre ses lèvres en position neutre pour le plaisir de sourire à nouveau et être inondée par la détente des muscles de son crâne et l’hormone de plaisir — la dopamine ? — qui rejoint la circulation de son sang et la détend en temps réel. Non pas un retour aux sources, une plongée dans ce déjà-vu précieux, exploration de ce qui est à nous par nature, pas comptés jusqu’à une terre ancestrale, une histoire de soi-même dans un ailleurs perdu. Non pas une recherche de familiarité, point de comparaison ou même désir de comparaison, non pas une attitude de voyageuse qui consomme le pays, une voyageuse qui ingurgite le pays, le « fait » — comme on dit —, non pas une voyageuse irresponsable de naïveté et de certitude, une voyageuse alourdie de poids inutile, une voyageuse ignare, mais pédante et pressée, une voyageuse sans doute attentive, mais incapable de laisser infuser en elle l’essence des lieux, des arbres, leurs paradoxes d’être ou ne pas être ce dont ils sont l’emblème, la pluie contre les carreaux et l’extérieur soudain abstrait, le caractère zen d’un jardin de pierre aux rituels simples à dire et source infinie de recherche intérieure. À travers le complexe aéroport, le dixième d’Asie, exploité par des consortiums qui ont réussi à adoucir la folie du lieu, à lui donner un rythme, un volume, une ambiance générale qui rassure, évite les crises de nerfs des séparations et les angoisses à confier sa vie à des tonnes d’acier qui s’arrachent à la Terre, elle marche, toujours moins vite, non pas à l’allure générale de tous ceux qui autour d’elle savent où ils vont, sont attendus, en retard avant même le premier rendez-vous, en attente de revoir une famille perdue de vue, pressés de quitter les lieux quand la nature des lieux n’a de cesse de nous expulser comme un enfant à terme dont il ne fera aucun cas et laissera exsangue sur un quai de bus, un poste d’attente de taxi, le tourbillon d’un vertige à effacer. Elle arrive seule, ne va nulle part pour l’instant, et ne s’occupe que d’avancer dans l’étrangeté, sans la juger ni la traduire. Non pas la langue maîtrisée, la langue de toujours, les mots galvaudés d’avoir été trempés mille fois dans la même sauce, non pas les phrases toutes faites et répétées, adaptées au jour et à l’heure où on les profère, non pas les phrases rituelles qui génèrent la même conversation partout, et les questions sans originalité, prononcées de façon heurtée, semblables à des petites bêtes au pelage de mots, invasives, qui veulent toujours plus, mais ne rendent rien.

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et n'importe où, des mots au son et à la vidéo, une langue rythmée et imprégnée du sonore, tentative de vivre dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue papier et web, les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions aussi souvent que nécessaire, des expoèmes alliant art visuel et mots, pour Fiestival Maelström, lance Entremet, chronique vidéo pour Faim ! festival de poésie en ligne. BLog : equinoxe.blog Youytube : https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ

4 commentaires à propos de “#L11 Pelage de mots”

  1. Le suite de “non pas” et de “ni” résonne comme une litanie enivrante, un vrai pelage de mots, comme l’indique ton titre. Ça nettoie, ça récure, ça chante au lavage… Enfin, c’est comme ça que je lis ton texte.

  2. Merci pour ce texte, super et très inspirant. J’étais contente de te voir au Zoom avec tes cheveux (“à la punk” dit François). Ça te va bien. On te voit moins, mais ta poésie m’intéresse beaucoup, merci.

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