L#1 Il arrive par la mer


Il arrive par la mer. Rien ne ressemble à ce qu’on lui avait raconté, à ce qu’il avait imaginé. Il plisse les yeux pour voir mieux cette ligne verte qui grandit, l’eau boueuse qui a remplacé l’océan. Il y a ces cris d’animaux stridents, intenses sans qu’il arrive à déterminer s’il s’agit d’oiseaux, de batraciens ou d’animaux terrestres. Ça hurle, ça crie, ça barrit, ça rugit, ça meugle, ça caquette, ça geint. Des milliers de gorges invisibles dans le vert dense qui s’approche menaçant, sauvage, grouillant. A-t-il peur ? Est-il déçu ? Pas le temps de se poser la question, il faut trouver le débarcadère, un endroit où accoster et il ne voit rien. Pas une habitation, pas de quai visible, rien que ce courant chargé de boue qui le fait dériver comme s’il était pris dans le courant d’un fleuve plus fort que les vagues. Une odeur de fumée, de viande qu’on boucane. Il est dans la bonne direction. Deux silhouettes affairées. Ils l’ont vu ; vont-ils l’aider ? Amis ou ennemis ? Il a faim tout à coup et soif surtout. Il est enfin arrivé.

P#1 Des nuits


Des dortoirs de l’internat, j’ai peu de souvenirs. Je revois l’organisation des lits, les armoires dissimulant la ligne des lavabos, la cabane de la pionne à l’entrée où la lumière durait longtemps après l’extinction des feux. Des lits si proches les uns des autres qu’on dormait dans l’odeur et les bruits des voisines. Sensation d’absolue solitude et de différence dans la chaleur épaisse des corps et des souffles. S’enfermer en soi-même pour trouver le repos. Tenir la rondeur fraîche des barres du lit de métal.


Ce lodge dans le marais de Kaw. Des voiles qui bougent. Largement au-dessus de l’eau, à l’abri sous les moustiquaires. L’air sur la peau et le bruit des bêtes, un infime bercement aquatique. La sécurité de la cabane ou du ventre de la mère.


Nuits sous la tente, plaisir du souffle d’air sur la peau et de la lumière dorée du matin, même les jours de pluie à travers le tissu orange de la tente canadienne.


Nuits à la belle étoile, trop rares (pas le courage). Ça pique. Matelas de fortune plein de punaises. Réveil le corps enflé de piqûres. Traitée aux anti-histaminiques qui me font vomir.


Nuits d’orages, de moins en moins aimées. Je sens la peur du chien qui devient mienne.


Nuits sereines où l’endormissement me saisit sans délai. Sommeil lourd et profond. Réveil lumineux apaisé. Presque toutes.


Nuits chagrines où le sommeil tarde à venir. Remâchage impuissant de soucis tenaces tournés et retournés sans issue.


Nuit en train sans couchette. Départ sur un coup de tête avec une bouteille de vin en guise de somnifère sur le plancher du compartiment où nous n’étions que trois.


Nuits en avion à regarder des films en faisant les exercices prescrits pour activer la circulation. Corps ankylosé et tête pleine de personnages et d’histoires.


Nuits de décalage horaire. Fièvre de lecture et de cigarettes. Sentiment de puissance contre le temps. Matin nauséeux.

Le temps de l’arrivée

… cent quatorze… cent quinze.. cent seize… elle sourit, pense à Perec et se dit que, vraiment, on ne photographie pas assez les escaliers ! Elle se tient à la rampe et avance… cet escalier-ci, c’est comme la pile du pont à St-Michel, elle et lui ont quelque chose d’ancrant dont elle ne se défait pas – l’escalier, rien d’extraordinaire bien Continuer la lectureLe temps de l’arrivée→

comme ils émergent, flous, précis, doux, tristes

ferme auberge où je retourne chaque été, le lavabo et le bidet, et les mouches pendant la sieste obligatoire, les volets entrouverts, les bruits dans le couloir carrelé chambrée dans cette pension autrichienne, première expérience-découverte de la couette, et ses plumes, si moelleuse et chaude au lieu de draps et couvertures refuge sur pilotis perché au bord du lac glaciaire, Continuer la lecturecomme ils émergent, flous, précis, doux, tristes→

#P1 Chambres

… le silence inquiétant du perroquet dans le mur, sous les lattes – les barreaux – des inscriptions au crayon papier, l’enfant pieds entravés dans son sac … … se pencher mais éviter de tomber : dans l’entrebâillement, il y a des flashs, des couleurs vives, deux corps en sueur, une clochette, ça pisse le sang à l’arcane sourcilière, un homme Continuer la lecture#P1 Chambres→

P#1 D’un sommeil à l’autre

Liberté et transgression, chacun dans son sillon du champ fraichement labouré, on s’éveille trempé. Moiteur dans l’humidité d’une fin de mousson pour la première fois loin de l’habitude. Le roulis imaginaire d’un lit d’enfant entre la table pour les repas et le rideau fleuri avec l’odeur omniprésente de la chicorée. La joie de se caler contre un corps chaud déjà Continuer la lectureP#1 D’un sommeil à l’autre→

Parfum des nuits

drap de flanelle usé, peluche grumeleuse roule sous la peau, la taie barrée de ligne colorée peine à garder le coin d’oreiller , pointe blanchâtre, une ramure caresse la vitre et étale la pluie sans laisser de trace, corps paresseux édredon rouge, monumental, posé tel un gros ventre sur le lit, odeur des vieilles armoires cirées, le balatum craquelé s’est Continuer la lectureParfum des nuits→

En vie

C’est la nuit, mais elle ne dort pas. Son sommeil est très léger, sans cesse interrompu. Elle est pourtant à son aise dans cette chambre aux couleurs tamisées. Elle baigne dans un cocon de calme, préservé du monde extérieur, isolée dans cette douceur pourpre. Un roulis agréable la berce, le clapotis l’aide à glisser dans l’endormissement. Recroquevillée, les jambes repliées sur Continuer la lectureEn vie→

#P1 Métamorphose

L’osier qui grince quand je gigote. Ma tête contre le coton blanc tout doux. L’éléphant ne teinte plus mais a toujours la même odeur. Soupir rassuré. Changement de vitesse, frein moteur. Odeur du tissu, rayures imprimées sur ma joue. Nuit dehors, lumières blafardes et jaunies de l’éclairage public. Réveil cotonneux. Chambre au soleil levant qui réchauffe les draps, embrase les Continuer la lecture#P1 Métamorphose→

#L1 Presque un rendez-vous

Cette ville n’est pas une inconnue. L’arrivée sur ce quai au bout duquel personne n’attend, un long désir la précède. Le piétinement des voyageurs qui se suivent l’un l’autre, le roulement de leurs bagages, ralentissent l’élan sous la haute verrière où se perd l’écho des annonces, et l’oreille, ignorante d’une langue jamais entendue jusque là, est d’autant plus sensible à Continuer la lecture#L1 Presque un rendez-vous→